À Pétion-Ville, l’émotion et la colère se sont mêlées ce mardi 10 février 2026 lors des funérailles de la journaliste Matiado Vilmé, correspondante de la Voix de l’Amérique. Disparue à 36 ans des suites d’un cancer colorectal, elle laisse derrière elle deux enfants et une profession bouleversée, tandis que ses confrères dénoncent le manque de soutien des autorités sanitaires dans son combat contre la maladie.
Réunis à l’église Saint-Jude de Meyotte, parents, amis et figures de la presse ont rendu un dernier hommage à une journaliste reconnue pour sa rigueur, son humanité et aussi pour son courage face à la maladie. Au cours de la cérémonie, l’un de ses collègues a publiquement mis en cause l’État haïtien, affirmant que toutes les démarches entreprises auprès du ministre de la Santé publique et du directeur de l’OFATMA pour obtenir une prise en charge adaptée étaient restées sans réponse. Selon ce témoignage, cette absence de soutien institutionnel aurait compromis l’accès de Matiado Vilmé aux traitements nécessaires, alors qu’elle luttait depuis près de deux ans contre le cancer, laissant aujourd’hui une adolescente de 15 ans et un garçon de 4 ans confrontés à une perte irréparable.
Dans l’assistance, les regards se tournaient souvent vers ses deux enfants. Sa fille aînée, âgée de 15 ans, a confié avec une voix tremblante que la disparition de sa mère lui laissait « un goût amer », tant la maladie a emporté trop tôt celle qui était à la fois un repère, un soutien et une source d’inspiration. Son petit garçon de 4 ans, encore trop jeune pour comprendre l’ampleur de la perte, symbolise pourtant l’avenir qu’elle espérait encore voir grandir. Leur présence a donné à la cérémonie une intensité particulière, rappelant que derrière la journaliste reconnue se trouvait aussi une mère profondément attachée à ses enfants.
Depuis près de deux ans, Matiado Vilmé menait un combat acharné contre un cancer du rectum qui avait progressivement bouleversé sa vie. Le 3 juillet 2024, elle avait subi une lourde intervention chirurgicale, une ablation du rectum, qui avait suscité un espoir fragile de rémission. Pendant un temps, son état de santé s’était amélioré, lui permettant même de reprendre partiellement ses activités professionnelles. Elle avait ensuite suivi 18 séances de chimiothérapie, affrontant les effets secondaires avec une détermination que ses proches décrivent comme remarquable.
Cependant, cet espoir fut de courte durée. Une radiographie pelvienne réalisée le 16 mai 2025 révéla une tuméfaction au niveau du coccyx, laissant craindre une propagation osseuse du cancer. Les médecins recommandèrent alors en urgence une radiochimiothérapie, seule option susceptible de freiner l’évolution de la maladie. Mais ce traitement n’était pas disponible en Haïti, condamnant la journaliste à une lutte inégale contre un mal qui progressait sans répit.
Malgré la souffrance et l’incertitude, Matiado Vilmé n’a jamais cessé d’incarner les valeurs les plus nobles du journalisme. Son professionnalisme, déjà reconnu, s’est doublé d’un courage exceptionnel lors d’un événement qui a marqué toute la profession. Le 24 décembre 2024, alors qu’elle couvrait la réouverture de l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH), une fusillade éclata dans l’enceinte même de l’établissement, faisant trois morts et plusieurs blessés. Tandis que la panique gagnait les lieux, la journaliste n’a pas fui. Au contraire, elle s’est portée au secours de collègues touchés, improvisant des garrots avec les moyens du bord pour tenter de stopper les hémorragies. Ce geste, accompli dans un contexte de danger extrême, est resté gravé dans la mémoire de ceux qui en furent témoins.
C’est précisément ce mélange de rigueur professionnelle et d’humanité profonde que ses pairs ont salué lors de la cérémonie. La journaliste Marianne Sifrat, émue, a décrit Matiado comme « une collègue toujours disponible, animée par le souci de bien informer et de respecter la dignité des gens ». Pour beaucoup, elle représentait une certaine idée du journalisme : celui qui ne se contente pas de rapporter les faits, mais qui place l’humain au centre de chaque histoire.
Son père, Ylrick Vilmé, a également pris la parole pour exprimer la douleur de la famille et la nécessité de lui offrir enfin une sépulture digne. « Je ne peux plus la garder à la morgue. Elle se trouve dans la chambre froide depuis le 1er février, je dois l’enterrer », avait-il confié avant la cérémonie. C’est d’ailleurs pour permettre à tous les proches d’y assister que la famille a choisi de déplacer la célébration de l’église St-Pierre vers Saint-Jude de Meyotte.
Aujourd’hui, au-delà de la tristesse, c’est surtout la trace laissée par Matiado Vilmé qui domine les esprits. Correspondante de la VOA, elle a porté la voix d’Haïti bien au-delà de ses frontières, racontant les réalités du pays avec honnêteté, précision et empathie. Son parcours rappelle que, même dans un contexte marqué par l’insécurité et la précarité, le journalisme peut rester un acte de courage et de foi en la vérité.
Matiado Vilmé laisse derrière elle deux enfants, une famille meurtrie, une profession en deuil, et aussi un héritage fait de dévouement, de bravoure et de solidarité. Sa voix s’est éteinte, mais son exemple continue d’éclairer ceux qui, chaque jour, choisissent de raconter le monde malgré les risques.
Arnold Junior Pierre
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