Je me souviendrai longtemps de mon amie, de ma sœur, Maud Nicoleau Timothée, disparue le 29 juin dernier.
Depuis la création du monde, des gens meurent. À ce sujet, un philosophe contemporain a dit : « La mort n’est pas un mal, c’est une conclusion naturelle de la vie. » Même la famille de Joseph et de Marie, fervents serviteurs de Dieu, n’en a pas été épargnée puisque leur fils Jésus a lui aussi été frappé par la mort, conséquence de la désobéissance de nos premiers parents, Adam et Ève. Depuis, on ne vit pas sans avoir un jour à dire adieu à une épouse, à une mère, à une amie. Mais bien qu'on sache que la mort est inévitable, dire adieu aux proches est toujours douloureux.
Dire adieu à Mme Timothée, cette amie-sœur rencontrée dans l’administration haïtienne, est pour moi une grande douleur. Une peine que partagent sa famille et ses amis endeuillés à qui je présente ici mes condoléances émues, en particulier à son époux Eddy, sa fille Vallerie, son fils Michel Eddy, sa mère Mme Marcelle Routier, sa sœur Mme Marcelle Manigat Georges, ses amis et aux staffs dirigeant et enseignant de l’Université.
Je n’ai pas besoin de décrire mon état d’âme en rendant ce dernier hommage à cette femme de courage qui m’a supporté de manière désintéressée dans des moments difficiles de ma vie, au nom de l’amitié, la vraie, celle que seule connaît l'ancienne génération.
La mort est cruelle: on a beau la prier, elle se bouche les oreilles et nous laisse pleurer. Mais Jean 5 verset 28 nous apporte l’espoir : « Il y aura un jour où tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront ma voix, et en sortiront. Ceux qui auront fait le bien, ressusciteront pour la vie mais ceux qui auront fait le mal, ressusciteront pour le jugement. »
Mado, désormais, tu ne prendras plus part aux activités de ta famille et de tes amis. Tu es partie à un moment où la jeunesse estudiantine de l’Université Notre-Dame a tant besoin de ta présence, de tes soutiens, de tes conseils, de ta défense pour construire leur avenir. Toi qui aimais la vie, qui participais à tout à côté de ton époux, de ta fille Valoue, de ton fils Michel Eddy, te voilà allongée depuis quelques jours entre les quatre planches d’un cercueil pour un voyage sans retour.
Quand on s'est rendus à l’évidence que tu étais bien morte, le rire de tes proches s’est estompé, ton départ nous a ravi la joie. Pour ta famille et tes amis proches, ta disparition a eu l'effet d'un véritable tremblement de terre. Ta disparition est venue nous rappeler que la vie n’est rien mais rien ne vaut la vie.
Chère Mado, nous assistons à une triste mutation des mentalités, qui fragilise le tissu de la famille et de l’amitié. Les notions de famille et de voisinage n’ont plus avoir la même valeur qu'autrefois. L’amitié n’a désormais plus de sens pour beaucoup de gens. L’honneur est sans honneur, l’argent, la jalousie, la haine règnent en maîtres dans notre société. Quel dommage ! Mais malgré l’effritement ou la disparition de ces valeurs, les amis de ton époux Eddy, de ta fille Valérie et de ton fils Michel Eddy ne failliront pas à leur devoir. Pour moi et pour beaucoup d’autres, tu as été une amie avec un grand A, quelqu’un sur qui on pouvait compter dans les mauvais moments. Tu as été fidèle en amitié. Tu ne connais pas l’ingratitude.
Malheureusement tu n’es pas là pour recevoir la palme d’or de l’amitié que je tresse pour toi, avec tendresse. Je n’ai pas attendu ton absence vers l’éternité pour t’honorer : je t’ai toujours tenue en haute estime. La gloire est lente à venir parfois - pour ne pas dire toujours - c’est juste aux pieds de l’autel pendant la prière mortuaire de l’être oublié que les ingrats viennent déposer leurs couronnes mettant fin à leur attente.
Chère Mado, nous nous sommes rencontrés en 1993 à l’Institut du Bien-être social. J’étais à l’époque administrateur et toi, directrice de la Section des handicapés. Avec ton fort caractère et ta faiblesse pour les déshérités du sort, tu étais toujours impatiente de recevoir des moyens pour venir en aide aux handicapés, surtout en cas d’urgence. Il nous arrivait parfois de nous chamailler mais souvent nous finissons toujours par nous entendre, pour les besoins de la cause. Et aussi par amitié.
Ayant apprécié ma façon de gérer la crise qui sévissait à l'Institution à l’époque sous les auspices de Marie-Denise Claude, tu m'avais promis d'être ton directeur au cas où tu deviendrais ministre des Affaires sociales dans le futur.
Je n'y croyais pas car, nous n'étions pas tellement amis au début. Devenue en effet ministre des Affaires sociales quelques mois plus tard, tu as fait choix de moi comme directeur de la Caisse d'assistance sociale (CAS). Engagé dans un processus de réforme de la caisse afin que les vraies personnes en difficulté puissent en bénéficier, j'ai eu toutes les peines du monde lorsque j'avais pris la décision de retirer de la liste les noms qui ne devaient pas y figurer. C’étaient de « gros » noms. Ce qui a conduit à ce que l'un des bénéficiaires illégaux, un attaché de la FRAPH, ait failli m'ôter la vie, en faisant irruption dans mon bureau pour me menacer avec un revolver.
Informée d'un tel fait, tu as vite appelé Monsieur Emmanuel (Toto) Constant pour lui faire des remontrances. Ce dernier a dû me présenter ses excuses et me demander de lui dévoiler le nom de cet attaché de la FRAPH qui voulait m’attaquer.
Ce n'était pas l'unique occasion que toi, Mado, tu avais dû tenir tête à Monsieur Constant pour me défendre. Devenu directeur du Bien-être social, en remplaçant Madame Claude, il m'a révoqué sous prétexte que le montant financé aux établissements scolaires en faveur de 3.000 élèves était un gaspillage pour l'Institut.
Secrétaire d'État aux affaires sociales à l'époque, tu avais lutté pour que Monsieur Emmanuel Constant revienne sur sa décision.
Les intrigues n’étaient pas terminés pour autant : les soi-disant victimes avaient formé un comité composé de certaines autorités pour demander au Président Émile Jonassaint de me révoquer comme directeur de la CAS. Je me rappelle encore que j'étais dans ton bureau à la rue de l’enterrement où se situait le Ministère, quand le Président Jonassaint t’a appelée pour exiger mon licenciement. En guise de réponse, je t'ai entendu dire : « Excellence, vous allez faire aussi la lettre de Madame Maud Timothée, Ministre des affaires sociales ! »
Quel courage dont tu avais fait montre ! Quelle marque d'amitié envers quelqu'un rencontré sur ton chemin il y a seulement 3 ans ! Je te remercie encore de cette grande confiance que tu avais placée en moi.
Par ailleurs, en 1997, des individus sont allés fouiller à la résidence de l'ex Président Prosper Avril et procéder à l'arrestation de ses fils. Le fameux Me Jean-Claude Nord, directeur de la Ligue des droits humains avait demandé 50.000 dollars américains pour les faire libérer. Sans me consulter, tu as conseillé à Claudy Cinéas, de regrettée mémoire, de me confier ce dossier. Tu lui as déclaré : « Dis-lui c'est pour sa sœur Maud Timothée et tu n'auras rien à verser ! ». Claudy est venu en effet me voir et ton ordre a été exécuté à la lettre jusqu’à libération des enfants de l'ex-Président Avril.
Mado, tu me considérais comme ton frère. Toi et ton époux Eddy aviez fait savoir à vos cuisinières qu’en votre absence, j'avais le droit de manger les repas qu'elles vous préparaient. Oui, l'amitié a aussi une hiérarchie chez toi. Mado, j'avais une place qui faisait des jaloux. J'ai même ma chambre chez vous.
Lorsque je suis parti en exil en juin 2000, toi et Eddy étiez si tristes. Mais je vous avais laissé quelqu'un pour me remplacer. Voilà que qu'en juin 2020, tu es partie sans en faire autant; pour la première fois, tu m'as déçue. Peut-être parce que tu es passée dans un autre monde. Moi aussi je compte te décevoir en n’acceptant pas ta disparition qui coïncide avec la fête de Saint-Pierre le 29 juin.
Là où tu vas, si tu vois nos deux amis communs, le colonel Ramus Saint-Vil, le diplomate Claudy Cinéas, dis-leur que nous ne cesserons de penser à eux.
Que ton âme partage la prière de l’éternité, toi qui aimais tout partager avec les voisins et voisines ce que tu avais pour leur permettre de payer l’écolage de leurs enfants !
Mado, que ton éternité éclaire notre chemin sur terre ! Adieu Maud, femme de courage ! Adieu mon amie ! Adieu ma sœur !
Emmanuel Charles
Ton ami de toujours
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