Pour marquer les 70 ans du compas direct le 26 juillet 2025, les plateformes Initiative Pro Media et J.E Prodz ont lancé le lundi 21 juillet 2025 une semaine nationale de célébrations, placée sous le signe de la réflexion, de la transmission culturelle et de la valorisation de l'industrie musicale. Au menu: des conférences, des spectacles et des rencontres.
Les acteurs du secteur culturel haïtien se mobilisent pour rendre hommage au compas direct, cette musique née en 1955 de la vision de Nemours Jean-Baptiste. Avec Initiative Pro Media et J.E Prodz aux commandes, une semaine entière de célébration s’étend du 21 au 26 juillet, avec pour point d’orgue un grand bal dansant prévu au Palais Sans Souci. « C’est une semaine de célébration que nous lançons, avec plusieurs activités qui mettent en valeur notre héritage », explique l’animateur Jean Mary Simon, responsable de Pro Media, lors du lancement officiel. Il précise que cette initiative se veut inclusive et tournée vers l’avenir du secteur musical.
Parmi les moments phares de cette semaine figurent deux conférences-débats. La première, organisée en partenariat avec le ministère du Commerce et de l’Industrie, portera sur la structuration du secteur musical haïtien. Objectif : envisager le compas, et plus largement la musique haïtienne, comme une industrie à part entière, génératrice de richesse, d’emplois et de rayonnement. « Nous voulons que les artistes puissent vivre dignement de leur art, soutient Jean Mary Simon. Il est temps que la musique soit reconnue comme un secteur économique stratégique, avec une implication réelle de l’État. » L’enjeu est de taille : proposer aux jeunes talents une voie vers la mobilité sociale et culturelle, dans un pays où les opportunités restent trop rares.
La deuxième conférence aura lieu au Cap-Haïtien. Elle portera sur le compas direct comme levier d’attractivité touristique. « Nous allons réfléchir à la manière dont nos grandes fêtes musicales comme celles de fin d’année ou les fêtes champêtres peuvent attirer des touristes, aussi bien de la diaspora que de l’étranger », assure M. Simon. En misant sur le tourisme événementiel, les organisateurs espèrent redonner vie à des régions en crise tout en valorisant un genre musical unique. Le compas devient ainsi une passerelle entre culture et développement territorial.
Pour clôturer cette semaine, un spectacle de danse compas aura lieu le 26 juillet au Palais Sans Souci. L’événement mettra à l’honneur les rythmes emblématiques de ce genre musical, mais aussi un hymne spécialement composé pour l’occasion. Celui-ci sera interprété par des figures montantes de la scène haïtienne, telles que Fatima, Anie Alerte, Vanessa Désiré, L-Won ou encore Pedro Force.
Ce choix de rassembler jeunes interprètes et anciens compositeurs illustre la volonté de transmettre une mémoire vivante, partagée entre générations. « C’est une manière de relier le passé et le présent, d’offrir un pont entre l’héritage de Nemours Jean-Baptiste et les voix de demain », ajoute Jean Mary Simon.
L’informaticien John Boisguene, invité lors de la cérémonie d’ouverture, a tenu à souligner l’importance des outils numériques dans la diffusion musicale. Pour lui, les réseaux sociaux et les plateformes de streaming ouvrent de nouvelles perspectives aux jeunes artistes haïtiens.
« Aujourd’hui, un artiste qui n’a pas beaucoup de moyens peut tout de même toucher le public via Facebook, Instagram ou des plateformes comme DistroKid, explique-t-il. Ces outils permettent une monétisation directe de la musique. Le numérique est une chance pour briser les barrières et faire émerger de nouveaux talents. » M. Boisguene cite en exemple les plateformes internationales qui facilitent la distribution et l’écoute de morceaux, rendant plus accessible le travail de musiciens jusque-là confinés à une diffusion locale.
Pour Enrico Dangelo Néard, directeur général de la Bibliothèque nationale d’Haïti, cette commémoration est bien plus qu’un anniversaire. « Célébrer les 70 ans du compas, c’est célébrer 70 ans de créativité et d’imagination collective, affirme le directeur. Quand une société parvient à instituer sa propre tradition musicale, à produire ses propres artistes et ses propres récits sonores, elle affirme son identité culturelle. »
Il voit dans la danse compas une métaphore du rapport social haïtien. « Elle traduit notre façon d’envisager la proximité, la tendresse, la complicité dans le mouvement. Danser le compas, c’est imaginer la vie à la manière haïtienne », ajoute-t-il.
Richard Devil, animateur musical chevronné, a tenu à revenir sur l’importance de Nemours Jean-Baptiste dans la genèse de ce courant musical. « Sans Nemours, le compas tel que nous le connaissons n’existerait pas », déclare-t-il. Devil souligne le rôle pionnier de ce musicien visionnaire qui, en fusionnant différents styles, a su créer une musique moderne, dansante et profondément enracinée dans l’âme populaire.
Kemissa Trécile, plus connue sous le nom de DJ Kemissa, a quant à elle évoqué la nécessité pour le compas haïtien de rayonner à l’échelle internationale. « Cette musique mérite d’être reconnue mondialement. Elle porte en elle toute la chaleur, la complexité et la beauté d’Haïti », dit-elle.
Son appel rejoint celui de nombreux artistes : faire du compas un vecteur de rayonnement international, à l’instar du reggae ou de la samba, en renforçant son ancrage local tout en lui ouvrant les portes du monde.
La célébration des 70 ans du compas direct est une occasion unique de revenir sur les racines d’un genre musical emblématique tout en se projetant vers l’avenir. Entre hommage à ses pionniers et promotion des talents émergents, entre mémoire et innovation, le compas continue d’incarner la vitalité, la résilience et la créativité d’Haïti.
Cette semaine festive, au-delà des notes et des danses, appelle à une réflexion profonde sur la place de la culture dans la société haïtienne. Et peut-être, comme l’espèrent ses organisateurs, à une nouvelle ère où musique rime avec dignité, développement et reconnaissance.
Arnold Junior Pierre
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