Jovenel Moïse a été tué à 53 ans. Il était le président haïtien depuis 2016. Son élection fut alors contestée. Il faisait de l’agriculture dans le grand nord avant de s’adjuger la magistrature suprême du pays avec le fameux projet de banane. Deux ans après sa mort, l’ex-député Patrick Joseph est revenu sur la personne de Jovenel Moïse (de son parcours dans l’agriculture à la politique) à l’émission Le Rendez-Vous avec Volcy Assad le 7 juillet 2023.
Ce fameux 7 juillet 2021, l’ancien député Patrick Joseph s’en souvient comme si c’était hier. Alors que tout le monde finissait de siroter du bon vin après la prestation de haute volée de l’Argentine qui s’est défait de la Colombie à la séance fatidique des tirs au but pour retrouver le Brésil en finale, l’horreur a choisi ce moment de joie pour frapper. Tôt dans la matinée, Haïti se réveille avec son président assassiné. Un véritable coup pour la démocratie.
« Ils (assassins) ont humilié le pays. Ça a confirmé que l’on était une république bananière. C’est un gros coup pour la nation », lâche d’entrée de jeu l’ancien député de la 449e législature, invité de « Le Rendez-Vous avec Volcy Assad » et ami de Jovenel Moise bien avant qu’il soit président. « On a beaucoup à faire pour empêcher que ces actions ne se reproduisent plus », ajoute-t-il.
« Un entrepreneur passionné »
Patrick Joseph décrit Jovenel Moïse comme un garçon fougueux plein de rêve ; un de ceux qui, selon lui, croyaient au changement du pays. « Il a osé se doter d’une vision extraordinaire pour le pays. Il a pu réaliser un peu de ce qu’il avait comme rêve. Il avait un Auto-Parts, une usine à glace à Port-de-Paix avant de monter une entreprise agricole », explique Joseph qui dit avoir rencontré Jovenel Moïse en raison de ses projets pour le secteur agricole.
« Ça n’a pas pris beaucoup de temps pour que notre amitié soit devenue très solide. Nous avons commencé à prendre des initiatives. Notre dernière action était le labourage de plusieurs centaines hectares de terres pour produire du maïs à grande échelle en vue d’alimenter les entreprises spécialisées dans l’importation du maïs », nous confie Patrick Joseph qui présente un Jovenel Moise, passionné de l’agriculture.
« C’est le dernier voyage que l’on a fait à Saint Michel de Lattalaye. Nous sommes rentrés à Port-au-Prince. Deux jours après, il s’est rendu dans le nord. Sur trois jours, il m’appelle pour me dire qu’il a besoin de moi en urgence », explique Joseph, ancien député de Saint-Michel de Lattalaye.
Le tournant
Même s’ils partageaient leur amour pour l’agriculture, les deux compères s’étaient entendus de faire la politique mais autrement que ce qui se fait ces dernières années. « On voulait faire plus d’actions et parler moins », raconte Patrick Joseph expliquant que depuis cette rencontre, ils se sont lancés « dans une quête de leaders partageant cette même vision dans les 10 département afin de changer la donne ».
Après l’appel en urgence de Jovenel Moise, Patrick Joseph explique qu’il a conclu une rencontre avec ce dernier au restaurant Rendez-vous 33 dans la commune de Delmas. « Il m’a dit qu’il vient de rencontrer le président Michel Martelly et qu’il l’a choisi pour devenir le prochain président. J’étais surpris. Je lui ai demandé ce qu’il a donné comme réponse à Martelly, il m’a fait savoir qu’il a dit oui », rapporte Joseph qui dit n’avoir pas compris la réponse de Jovenel Moise tenant compte « des dégâts causés au pays par Martelly et son équipe ».
« Je lui ai dit si tu es candidat et que tu es élu, tu rentreras dans une bonne église mais tu t’assiéras à la mauvaise rangée », rapporte Patrick Joseph qui dit avoir évoqué « l’héritage catastrophique » du PHTK.
Toutefois, Jovenel Moise a fait fi des conseils de Patrick Joseph, frayant son chemin jusqu’à lancer sa campagne électorale. Il ne le supporte pas dans sa campagne électorale. « Quand il était venu me voir, il pensait que je me lancerais comme candidat sous la bannière du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK) », fait remarquer Patrick Joseph qui dit vouloir « rester cohérent » avec ses idéaux. « J’ai combattu le pouvoir de PHTK comme parlementaire. Je ne voulais pas décevoir la population », soutient l’ex député.
Le président
Fin 2016, Jovenel Moïse remporte les élections. Il reçoit l’écharpe présidentielle en février 2017. Encore une fois, Patrick Joseph ne fait pas partie de l’équipe de Jovenel Moise. 3 mois après son accession au pouvoir, il reçoit un appel venant du président «. Il m’a appelé au téléphone voulant savoir où j’étais. Je lui ai dit que j’étais en route pour Saint-Michel. Il m’a dit qu’il voulait venir. Nous nous sommes rencontrés à Saint Michel. A son retour, il m’a appelé en juillet 2017 pour me demander ce que je veux. Je lui ai dit que je souhaite continuer ce que je fais à Saint Michel. Je lui ai dit que je vais arrêter la politique active et que je vais retourner dans des activités agricoles », explique Patrick Joseph qui dit avoir demandé au président 3 mois pour lui donner un document sur ce qu’il souhaite de manière formelle. Jovenel Moïse n’a curieusement donné aucune suite à son projet.
Durant la présidence de Jovenel Moise, Patrick Joseph a toujours entretenu une relation saine et franche avec le 58e président d’Haïti. Ils se sont appelés régulièrement mais Patrick Joseph, au cours du quinquennat, a fait un terrible constat. « J’étais contrarié de voir ce qu’il avait comme stratégie. Il avait l’ambition de résoudre tous les problèmes. Quand je réfléchis à ce que je sais qu’il a comme vision et qu’il souhaite matérialiser et ce qu’il a comme stratégie, je me suis dit qu’il allait échouer », révèle Patrick Joseph. « C’était un paysan devenu président sans transition », rappelle-t-il.
« Il a créé des monstres politiques »
Ce problème de transition a eu un impact majeur sur le mandat de Jovenel Moise qui a dû surfer chaque mois sur des crises et des manifestations. Patrick Joseph estime que Moise a été mal orienté, pris au piège des collaborateurs qu’il a connus que lors de sa présidence. Ces derniers, selon lui, ont fait croire à Jovenel Moïse qu’il pouvait s’attaquer à tout le monde.
« Le président avait créé des monstres politiques. Des gens qui n’avaient rien à voir avec la politique ont émergé mais c’est le président qui les a construits. En s’attaquant à eux, ces derniers ont pris une plus-value politique et ça a affaibli le pouvoir. Dans ma dernière conversation avec lui, je le lui ai dit en janvier 2021 », a déclaré l’ancien parlementaire, confiant que Jovenel Moïse été surpris et a même rapporté la conversation à un ami commun.
« Pris en otage »
Nonobstant ces faits, l’ancien député Patrick Joseph estime que Jovenel Moise avait la volonté de réaliser des projets de grande envergure pour le pays. « On ne peut pas me faire croire le contraire. Si vous regardez le projet courant 24/24, ce n’était pas faux. Il avait commencé à poser des actions concrètes », soutient Joseph qui reconnaît que le président avait trop communiqué sur le projet.
L’ ancien député Patrick Joseph estime que son ami assassiné il y a deux ans a été pris en otage par des secteurs politique et économique: « Je pense que s’il n’avait pas été pris en otage, il aurait envoyé un signal fort à la classe moyenne ».
Comme d’autres avant lui, Jovenel Moïse « a préféré servir les intérêts d’une frange de la bourgeoisie au détriment de la classe à laquelle il appartenait. Aucune politique de crédit destinée aux jeunes entrepreneurs. Au niveau des banques, les obstacles sont tellement grands que seuls les riches peuvent y à avoir accès », regrette l’ancien député. « Quand un des nôtres arrive au pouvoir, il fait tout pour le remettre à deux ou trois individus de la classe dominante même si elle n’en fait pas le demande ». Pour Patrick Jospeh, l’état se devait d’appliquer la « discrimination positive tenant des faussées entre riches et pauvres dans ce pays. Malheureusement aucune politique publique en la matière et cela pourrait diminuer la corruption les chances étant égales pour tous ».
Justice pour Jovenel Moïse, Patrick Joseph perplexe
Patrick Joseph n’y croit pas trop. Selon lui, ce qui nous aurait étonné c’est qu’un jour justice soit faite dans le cadre de crime. Toutefois, il croit qu’à défaut de justice, « ce crime devrait servir de leçon pour que Haïti renaisse de ses cendres et ce serait aussi justice ».
Deux ans après la mort de Jovenel Moise, l’enquête peine à aboutir. En Haïti, le juge continue ses auditions et aux Etats-Unis, seulement un des cerveaux, en la personne de Rodolph Jaar, a été condamné à perpétuité. Les autres suspects seront entendus jusqu’en 2024. Patrick Joseph attend que justice soit rendue au président et à sa famille mais reste on ne peut plus perplexe.
Par: Daniel Zéphyr
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