Le système carcéral haïtien est au bord de l’effondrement. Sur 7178 prisonniers recensés, seuls 1 335 ont été condamnés, tandis que 5843 croupissent en détention préventive prolongée. Ces données, révélées le 25 août 2025 par Marie Yolène Gilles de la Fondasyon Je Klere (FJKL), illustrent l’ampleur de la crise.
Intervenant à l’émission Premye Okazyon sur Radio Caraïbes, Mme Gilles a dressé un tableau sombre des conditions de détention en Haïti. Dans des espaces de quelques mètres carrés, des dizaines de prisonniers s’entassent : certains connaissent leur peine, d’autres ignorent encore les raisons de leur arrestation et la durée de leur incarcération.
Selon les chiffres de la Direction de l’administration pénitentiaire relayés par Mme Gilles, le pays compte officiellement 24 prisons réparties dans 18 juridictions. Pourtant, seulement 14 établissements sont fonctionnels. Les dix autres sont jugés inadaptés ou ont été détruits, notamment par des gangs. C’est le cas de la prison pour femmes de Cabaret, de celle de Croix-des-Bouquets, de Mirebalais ou encore du pénitencier national à Port-au-Prince. D’autres, comme ceux de Miragoâne et d’Aquin, restent inopérants.
Le dernier décompte effectué en août 2025 fait état de 7 178 prisonniers : 5 843 en détention préventive prolongée et seulement 1 335 condamnés, soit moins de 20 % de la population carcérale ayant reçu une sentence. Parmi eux, on compte 349 femmes (dont très peu condamnées) ainsi que 14 mineurs condamnés, contre 234 toujours en détention préventive prolongée.
La situation est aggravée par le manque de surveillants. En moyenne, un agent doit contrôler une dizaine de prisonniers, ce qui rend la sécurité extrêmement précaire.
Sur le plan sanitaire, le désastre est patent. La Direction de l’administration pénitentiaire ne dispose que de trois médecins, tous affectés dans l’Ouest, notamment au centre pour mineurs de Delmas. Dans d’autres prisons, la situation est encore plus critique : aux Gonaïves, une seule infirmière doit s’occuper de centaines de détenus, tandis qu’à Port-de-Paix il n’y a tout simplement aucun personnel médical.
L’État alloue à peine 35 gourdes par jour et par prisonnier, une somme dérisoire. Bien souvent, la nourriture n’arrive pas. Et lorsqu’elle doit être acheminée en province, les autorités sont contraintes de verser de l’argent aux gangs pour en garantir le transport.
Pour Mme Gilles, la détention préventive prolongée demeure le nœud du problème : les audiences judiciaires sont trop rares, les juges peu actifs, parfois corrompus, et les détenus continuent de souffrir dans un système carcéral en ruine.
Mme Gilles a évoqué sa visite dans le centre où sont incarcérés Magalie Habitant, Profane Victor et Elionor Devallon, arrêtés par la DCPJ pour leurs liens présumés avec les gangs. Magalie Habitant souffrirait de graves complications de santé affectant son quotidien. Quant à Rosemila Petit-Frère, récemment transférée à la DCPJ, elle présenterait également des problèmes de santé.
Haïti regorge de prisonniers dans des centres carcéraux à la capacité d’accueil dérisoire. Les conséquences sont dramatiques. À Jacmel, 14 détenus sont morts en un mois et plus de 200 autres sont gravement malades dans un centre prévu pour 120 personnes mais qui en héberge plus de 800, selon Me Frantz Comonce, coordonnateur du Bureau d’assistance légale du Sud-Est.
Selon un rapport du CADDHO relayé début août par Me Arnel Rémy, six décès ont été recensés à Petit-Goâve, tandis qu’à Saint-Marc, 349 détenus sur 549 attendent toujours leur procès. À Hinche, près de 500 prisonniers survivent sans eau potable, dans une insalubrité extrême et au milieu de maladies graves.
En août dernier, l’ORDEDH avait particulièrement mis en lumière la situation dramatique du commissariat de Delmas 33, où 70 personnes s’entassaient dans à peine 35 m², contraintes de dormir à genoux ou accroupies. Parmi elles, un mineur arrêté à La Gonâve était détenu aux côtés d’adultes, en violation de la Convention relative aux droits de l’enfant. La majorité des détenus subissaient une détention préventive prolongée, parfois depuis plus de onze mois, pour des infractions mineures comme le vol ou les menaces, sans savoir quand leur affaire serait jugée.
Les conditions matérielles y étaient catastrophiques : absence totale de nourriture, d’eau potable et de soins médicaux. Les femmes souffraient d’infections et de graves problèmes d’hygiène. Face à cette réalité, l’ORDEDH avait réclamé le transfert immédiat des mineurs vers des structures adaptées, le réaménagement des espaces pour les femmes, ainsi que l’organisation rapide des assises correctionnelles et criminelles pour mettre fin à cette détention arbitraire et inhumaine.
Entassés, affamés et privés de soins, les prisonniers subissent un traitement qui transforme les prisons haïtiennes en véritables zones de non-droit et en violations flagrantes des droits fondamentaux. « Ils meurent à petit feu, abandonnés à leur sort », a déploré Me Arnel Rémy.
Wideberlin Sénexant
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