PubGazetteHaiti202005

Décès de Joe Jack : quand s’éteint une étoile aveugle mais lumineuse

Joe Jack

Une étoile s’est éteinte. Une étoile singulière, qui n’avait jamais vu la lumière, mais qui, pourtant, éclairait l’âme de tous ceux qui l’écoutaient. Joe Jack de son vrai nom Joseph Jacques a tiré sa révérence le vendredi 11 avril 2025 à Montréal à l’âge de 88 ans. Aveugle dès l’âge d’un an, il avait appris à regarder le monde autrement, à l’écouter profondément, à le traduire en notes, en émotions, en mots qui touchaient le cœur.

Né le 25 mai 1936 aux Gonaïves, dans les bras d’une mère adolescente et d’un père bienveillant, Joe Jack n’a jamais vu les couleurs du monde. Mais il a su les peindre avec sa voix, son accordéon, et une résilience qui forçait le respect. Là où d’autres se seraient laissés engloutir par le silence et l’invisibilité, lui a choisi de chanter, de raconter, de sublimer l’épreuve.

Loin d’être une sinécure, son enfance fut un chemin de croix. Écarté de l’école pour avoir tenté, à tâtons, de comprendre l’écriture imprimée, victime de préjugés, il a été rejeté par des camarades; trimballé  entre Gonaïves, Port-au-Prince et Boston dans une quête obstinée de dignité et d’éducation, Joe Jack a affronté les tempêtes avec un courage indomptable.

C’est dans la musique qu’il a trouvé refuge, mais surtout délivrance. À la Perkins School for the Blind, aux États-Unis, il s’initie aux chefs-d’œuvre classiques. De retour en Haïti, il devient professeur d’anglais à l’école Saint-Vincent, où il fonde le groupe « Les Quatre Cloches », une symphonie de voix et d’espoirs, une réponse audacieuse aux stigmates qui pesaient sur le handicap. Il prouve alors que la cécité n’est ni un silence ni une fin, mais le début d’un autre regard sur l’humanité.

Sa voix, suave et grave, portait des ballades envoûtantes : « Timidité », « La dernière fois », « Voyou voyelle », autant de murmures devenus hymnes dans les années 70 et 80, selon les documentations disponibles. Le compas et le boléro se mêlaient dans ses compositions à l’élégance feutrée, prisés des salons mondains de l’ère duvaliériste, mais aussi chantés dans les cœurs populaires.

Le destin, pourtant, ne lui aura jamais laissé de répit. Parti s’installer à Montréal au cœur des années 80, il vit plusieurs années dans l’ombre de la clandestinité. En 2004, un accident vasculaire cérébral lui arrache l’usage de son bras droit, le forçant à suspendre sa romance avec l’accordéon. Mais même diminué, il continue à créer, à composer sur ordinateur.

Son autobiographie, « L’aveugle aux mille destins », publiée en 2010, est un testament de courage. On y lit l’errance, l’humiliation, l’abandon, mais aussi l’invincible beauté d’un homme debout. À travers ses lignes, c’est toute une génération qu’il console et inspire. On y sent sa colère, sa tendresse, sa lucidité, mais surtout cette foi farouche que l’art peut panser les plaies les plus profondes.

 

 

 

Par: Daniel Zéphyr

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