PubGazetteHaiti202005

16 ans plus tard, le dossier de la restitution de la dette de l'indépendance évoquée par Jean Bertrand Aristide refait surface

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C’est en 1825, 21 ans après la proclamation de l’indépendance nationale, que le Roi Charles X, dans une ordonnance, avait contraint Haïti, premier pays noir libre de toute l’histoire de l’humanité, à verser la faramineuse somme de 150 millions de franc-or en échange de la reconnaissance par la puissance impérialiste de son indépendance. Une indépendance que les haïtiens avaient déjà payée au prix de leur sang. Cet argent, estimé à l’époque d’à peu près le budget annuel de la France, devait servir à dédommager les anciens colons, selon les autorités françaises d’alors.

Dans une interview accordée, récemment à l’économiste Thomas Lalime (chroniqueur du Nouvelliste), l’éminent économiste français Thomas Piketty a évalué à plus de 28 milliards de dollars américains la somme que la France devrait verser à Haïti en guise de restitution de la dette de l’indépendance.
L’auteur de « Le Capital au XXIème siècle» - publié en 2013 - explique que cette dette représentait à l’époque l'équivalent d'environ trois années de production d'Haïti (300% du PIB). Cela sans même prendre en compte les intérêts que les banquiers français et anglo-saxons n'ont pas manqué de faire payer jusqu'en 1950 en échange du « refinancement » de cette dette.

Justement, le président Jean-Pierre Boyer, menacé d’une nouvelle invasion de l’armée française n’avait pas d’autre choix que d’accepter de payer la dette de l’indépendance. Ne disposant pas de la totalité de cet argent, l’Etat haïtien a dû signer un traité dans lequel il accepta de verser à la France 30 millions de franc-or chaque année sur une période de 5 ans dont le premier versement a été emprunté aux banques françaises à un taux arbitraire, soit de 6 millions sur les 30 millions, sources combinées. Le paiement de cette dette constitue un lourd fardeau pour le peuple haïtien fraichement sorti de l’esclavage car cet argent représenta toute la richesse produite dans l’économie qui reposait essentiellement sur la vente de café et de cacao.


« Au minimum, la France devrait aujourd'hui rembourser à Haïti l'équivalent de trois années du PIB haïtien actuel », a affirmé le professeur à l’École d’économie de Paris qui a publié en 2019 son dernier livre intitulé « Capital et Idéologie ». Dans cet ouvrage, Thomas Piketty retrace dans une perspective tout à la fois économique, sociale, intellectuelle et politique l'histoire et le devenir des régimes inégalitaires, depuis les sociétés trifonctionnelles et esclavagistes anciennes jusqu'aux sociétés postcoloniales et hypercapitalistes modernes, en passant par les sociétés propriétaristes, coloniales, communistes et sociales-démocrates à partir de données comparatives d'une ampleur et d'une profondeur inédites. À l'encontre du récit hyperinégalitaire qui s'est imposé depuis les années 1980-1990, il montre que c'est le combat pour l'égalité et l'éducation, et non pas la sacralisation de la propriété, qui a permis le développement économique et le progrès humain.


M. Piketty explique que le cas d'Haïti joue un rôle très important dans son livre, car la façon dont l'île a été traitée par la puissance coloniale française et les anciens propriétaires d'esclaves illustre de façon extrême (mais malheureusement représentative) la brutalité de l'idéologie propriétariste en vigueur au XIXe siècle.

Perdu dans les fins fonds de l’histoire, le dossier de la restitution de la dette de l’Indépendance d’Haïti a été relancé par l’ex-président Jean Bertrand Aristide en Avril 2003. Il avait même créé une Commission de Restitution qui avait estimé au-delà de 21 milliards de dollars la somme à rendre incluant les intérêts sans tenir compte du dédommagement pour les deux siècles d'occupation coloniale. En face, le gouvernement français met en cause le fondement juridique d’une telle demande et met en place, à son tour, un Comité indépendant de réflexion et de propositions sur les relations franco-haïtiennes. Quelques semaines plus tard, un coup d'État contraint le président Jean-Bertrand Aristide à quitter le pouvoir et se réfugier en Afrique du Sud. A la fin du mandat de René Préval, contre toute attente, il est retourné au pays, après 7 ans d’exil,  pour « se consacrer à l’éducation ». 

 

PAR D.C

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