Un rapport du Groupe d’experts des Nations Unies sur Haïti décrit l’ancien sénateur du Nord et secrétaire général de Pitit Dessalines, Jean-Charles Moïse, comme un acteur central du commerce des civelles ( zangi ) dans le pays. Le document détaille les mécanismes présumés d’influence, de contrebande et de fraude qui entoureraient ce secteur lucratif, particulièrement exposé aux activités illicites et aux réseaux transnationaux criminels.
D’abord, les experts s’intéressent aux faiblesses structurelles du secteur. Selon eux, le commerce des civelles reste marqué par un manque de réglementation et une forte opacité. Cette situation favoriserait les pratiques illicites et compliquerait le contrôle des exportations. Le rapport rappelle notamment qu’Haïti n’est toujours pas partie à la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, connue sous le sigle CITES. Pour les experts, cette absence de cadre international contribue à rendre le commerce des civelles particulièrement vulnérable.
Dans ce contexte, le rapport s’attarde sur le rôle attribué à Jean-Charles Moïse. Selon les experts, le réseau qui lui est associé exercerait une influence sur les personnes chargées de délivrer les permis d’exportation de civelles ( zangi ) Ces autorisations sont délivrées au début de la saison de pêche, qui s’étend généralement de septembre à mars.
Cependant, l’influence décrite dans le document ne se limiterait pas à l’obtention des permis. D’après plusieurs sources citées par les enquêteurs, M. Moïse exercerait une influence politique et économique sur l’ensemble de la chaîne, de la collecte des civelles ( zangi ) jusqu’à leur commercialisation. Le ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural, ainsi que certains agents de la douane, seraient notamment concernés.
Par ailleurs, le rapport évoque des pressions présumées exercées sur certains agents des douanes. Selon les témoignages recueillis par les experts, des fonctionnaires qui auraient refusé de répondre favorablement aux demandes attribuées à M. Moïse auraient subi des représailles, notamment des mutations ou des rétrogradations.
Il convient toutefois de préciser que ces accusations reposent sur des témoignages et des informations recueillies par le Groupe d’experts. Elles ne constituent pas, à elles seules, une condamnation judiciaire de l’intéressé.
Au-delà des relations avec les autorités publiques, le document fait également état de tensions entre plusieurs acteurs du commerce des civelles ( zangi ). Certains anciens associés de M. Moïse seraient ainsi devenus ses rivaux après avoir été privés de permis d’exportation, selon les sources consultées par les experts.
Cette situation met en évidence, selon le rapport, la concentration du pouvoir économique autour de certains acteurs dans un secteur où les mécanismes de contrôle restent fragiles. Ainsi, l’accès aux autorisations d’exportation apparaît comme un enjeu économique majeur pour les différents intervenants du marché.
Les activités décrites par le Groupe d’experts dépasseraient largement le territoire haïtien. Selon le rapport, le commerce des civelles s’inscrirait dans des réseaux régionaux utilisant différentes routes maritimes et commerciales dans les Caraïbes. Des recherches antérieures de l’ONU avaient déjà fait état de l’implication de réseaux criminels dans le commerce illicite de l’anguille américaine en Haïti.
Le rapport revient sur la saison de pêche 2024-2025, marquée par des difficultés particulières pour les exportateurs. Selon plusieurs sources interrogées par les experts, la suspension des vols entre Port-au-Prince et les États-Unis aurait compliqué les exportations régulières de civelles attribuées au réseau de M. Moïse.
Face à ces contraintes, le réseau aurait, selon les informations recueillies par les enquêteurs, utilisé d’autres moyens pour faire sortir les civelles du pays. Le Groupe d’experts affirme que des acteurs basés dans le département du Nord auraient participé à cette opération, avec l’implication présumée de douaniers haïtiens et de propriétaires dominicains d’embarcations privées.
Ainsi, les civelles auraient été transportées par voie maritime avant d’être intégrées à des circuits commerciaux régionaux. Des fournisseurs haïtiens et des commerçants dominicains interrogés par le Groupe auraient également affirmé que l’influence du réseau s’étendait à d’autres activités économiques dans le département du Nord.
Mais les investigations des experts ne s’arrêtent pas au commerce des jeunes anguilles. Le rapport affirme également avoir identifié un réseau transnational qui aurait mélangé des marchandises provenant de différents fournisseurs avant de les exporter sous une origine exclusivement haïtienne.
Selon les experts, cette pratique aurait permis de masquer l’origine réelle de certaines marchandises et de faciliter leur circulation sur les marchés régionaux. Le Groupe affirme avoir obtenu des confirmations auprès de plusieurs sources, notamment de personnes liées au réseau et d’autres chargées d’enquêter sur ses activités.
Dans cette même enquête, « un incident survenu » le 20 décembre 2024 dans la région de Fort-Liberté, dans le département du Nord, aurait permis aux enquêteurs de mieux comprendre le fonctionnement de ce réseau présumé. Les informations recueillies dans la région auraient renforcé leurs soupçons concernant l’existence d’une organisation structurée autour du commerce illicite.
Par ailleurs, les services douaniers d’un État membre auraient signalé aux experts deux cas de contrebande de civelles vivantes survenus entre octobre et décembre 2024. Dans les deux affaires, les cargaisons auraient été déplacées sans les documents d’exportation et les déclarations douanières requis.
Selon le rapport, l’analyse du mode opératoire aurait conduit les autorités concernées à établir un lien entre les deux incidents. Le Groupe d’experts affirme ensuite avoir découvert que ces affaires pourraient s’inscrire dans une série plus large d’exportations attribuées au réseau de M. Moïse durant la saison de pêche 2024-2025.
Sur le plan économique, le commerce des civelles représente également un enjeu important. Dans un précédent rapport, les experts de l’ONU avaient indiqué que ces jeunes anguilles pouvaient atteindre des prix élevés sur les marchés internationaux, alors que leur prix d’achat auprès des pêcheurs haïtiens était nettement inférieur.
Au-delà du cas de Jean-Charles Moïse, le rapport met donc en évidence les faiblesses structurelles du secteur. L’absence de réglementation internationale applicable à Haïti, le contrôle limité des exportations et la circulation de réseaux commerciaux transfrontaliers créeraient, selon les experts, un environnement favorable à la fraude et à la contrebande.
Dans cette perspective, le problème apparaît plus large que celui d’un seul acteur. Tant que les mécanismes de contrôle resteront insuffisants, le commerce des civelles demeurera vulnérable aux réseaux cherchant à contourner les règles et à tirer profit d’une ressource dont la valeur est importante sur les marchés internationaux.
Enfin, le rapport présente le commerce des civelles comme l’un des exemples des difficultés auxquelles l’État haïtien est confronté dans la régulation de certaines activités économiques. Les experts mettent notamment en avant les risques de captation de ressources par des réseaux influents, avec des conséquences potentielles sur les recettes publiques et le contrôle des échanges commerciaux.
Pour Haïti, l’enjeu dépasse donc la seule question de l’exportation des anguilles. Il concerne plus largement la capacité des institutions à contrôler la délivrance des permis, à surveiller les frontières, à faire respecter les règles douanières et à empêcher que des activités économiques légales en apparence ne servent de couverture à des circuits de contrebande.
Arnold Junior Pierre
- Log in to post comments


