Dans la nuit du 28 au 29 mars 2026, la localité de Jean Denis, dans l’Artibonite, a été le théâtre d’un massacre d’une rare brutalité. Au moins 70 personnes ont été tuées, des dizaines blessées, des maisons incendiées et plus de 5 000 habitants contraints de fuir. Dans un rapport accablant, le Réseau National de Défense des Droits Humains pointe la responsabilité indirecte des autorités étatiques, accusées d’inaction, de négligence et de complaisance face aux gangs armés.
Dans le silence épais de la nuit, vers 2 heures du matin, les premières rafales d’armes automatiques ont commencé à Pont Benoît. En quelques heures, l’attaque s’est propagée à Jean Denis et aux localités environnantes. Les assaillants, identifiés comme membres du gang Gran Grif basé à Savien, ont progressé méthodiquement, semant la mort, le feu et la panique.
La population, qui pensait pouvoir compter sur la coalition d’autodéfense locale pour la protéger, a rapidement été livrée à elle-même. Moins armés, en sous-effectif, les membres de cette coalition ont été contraints de battre en retraite. À partir de ce moment, l’horreur a pris une dimension incontrôlable.
Des familles entières ont été exécutées. Des personnes âgées incapables de fuir ont été abattues devant leur maison ou brûlées vives à l’intérieur. Des enfants ont été touchés par balles en tentant de s’échapper avec leurs parents. Des maisons ont été incendiées avec leurs occupants encore à l’intérieur. Les images qui ont circulé sur les réseaux sociaux témoignent d’une scène de guerre.
Selon l’enquête du RNDDH, au moins 70 personnes ont été tuées, dont 53 identifiées formellement. Plus de 30 personnes ont été blessées par balles ou à l’arme blanche. Une personne est portée disparue. Vingt-trois bâtiments, résidences et commerces, ont été incendiés. Et surtout, 5 291 habitants ont été contraints de quitter précipitamment la zone pour chercher refuge à Saint-Marc, Marchand-Dessalines et dans d’autres localités voisines.
Mais au-delà du bilan humain et matériel, c’est le contexte ayant précédé le massacre qui interpelle.
Depuis plusieurs semaines, des rumeurs persistantes annonçaient une attaque imminente contre Jean Denis. Selon des témoignages recueillis par le RNDDH, ces informations circulaient largement dans la région. Pourtant, aucune mesure préventive n’a été prise par les autorités policières.
Plus grave encore, le RNDDH rappelle avoir adressé, le 22 décembre 2025, une correspondance à l’Inspection Générale de la Police Nationale dénonçant des liens présumés entre certains agents de l’UDMO et plusieurs gangs armés, dont Gran Grif. Cette dénonciation est restée sans suite. Les agents indexés seraient toujours en poste.
Trois hypothèses majeures sont avancées pour expliquer la violence de cette attaque : l’interception par la coalition d’autodéfense de bœufs volés par le gang, les saisies répétées d’armes et de munitions destinées à Gran Grif, et enfin une lutte de contrôle des postes de rançonnement sur la Route Nationale #1, axe stratégique reliant Saint-Marc au Grand Nord.
Le 29 mars, vers 4 heures du matin, des blindés de la PNH ont été dépêchés sur les lieux. Mais les barricades dressées sur la route et le temps de progression ont retardé leur arrivée. À ce moment-là, le massacre était déjà consommé.
Dans les jours qui ont suivi, les bandits sont revenus à plusieurs reprises avec l’intention d’établir une base permanente dans la zone. Ce n’est que la présence prolongée de véhicules blindés qui les en a dissuadés.
Plus troublant encore, le 6 avril, des drones kamikazes lancés par les forces de l’ordre en direction du fief du gang sont tombés dans des zones inhabitées, sans atteindre leur cible.
Dix jours après les faits, le constat dressé par le RNDDH est sévère : les victimes sont laissées à elles-mêmes. Les blessés peinent à recevoir des soins. Les familles doivent assumer seules les frais funéraires. Certains cadavres reposent encore dans des morgues de Saint-Marc. Et pendant ce temps, des responsables policiers minimisent publiquement l’ampleur du drame.
Pour l’organisation de défense des droits humains, le massacre de Jean Denis n’est pas seulement un acte de barbarie perpétré par un gang armé. Il constitue aussi le symptôme d’un effondrement de l’autorité de l’État, d’un déficit grave de renseignement, et d’une tolérance coupable face à des complicités internes présumées.
Le RNDDH recommande notamment le vetting complet de l’UDMO, une assistance financière urgente aux victimes, et une reprise effective du contrôle du territoire par les forces de l’ordre.
À Jean Denis, les survivants ne parlent pas seulement de la nuit du massacre. Ils parlent surtout du sentiment d’avoir été abandonnés.
Par: Karl-Hens JOSEPH
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