Il est des nuits électorales qui changent le visage d'un pays sans que les grandes chaînes d'information s'en aperçoivent. Le 15 mars 2026 est l'une d'elles. Pendant que les caméras se braquaient sur Paris, Marseille et Lyon, une révolution silencieuse, digne et profonde se jouait dans des communes que rien ne relie géographiquement — une bourgade normande, des villes de banlieue nord-francilienne, une commune cossue des Hauts-de-Seine mais que tout relie humainement : la diaspora haïtienne de France venait d'entrer, à pas fermes et légitimes, dans la politique municipale française.
Fleurimond Wiener Kerns, élu au 1er tour

Ce n'est pas un phénomène d'une nuit. C'est l'aboutissement d'un long chemin, celui d'une communauté qui, après avoir donné à la France ses bras, son travail, ses talents, ses enfants nés sur ce sol, commence à lui offrir quelque chose de plus précieux encore : ses élus. Des hommes et des femmes qui ne demandent plus de place à la table — ils l'ont gagnée dans les urnes.
Commençons par là où personne ne regardait. Saint-Didier-des-Bois, petite commune normande, loin des projecteurs, loin du fracas des grandes métropoles. C'est là, dans ce terroir tranquille de l'Eure, que Fleurimond Wiener Kerns vient d'être élu maire dès le premier tour sans second tour, sans marchandage, sans ambiguïté. Une victoire nette, souveraine, incontestable. Le personnage est lui-même une synthèse vivante de deux mondes, un pont humain tendu entre Port-au-Prince et la Normandie. Cadre formé du Parti socialiste, intellectuel engagé, il avait consacré une partie de sa vie à Haïti. Conseiller de plusieurs ministres haïtiens dans les années 2000, acteur du redressement institutionnel d'un pays que l'histoire n'a jamais épargné. Puis la vie, les choix, la famille une épouse, des enfants l'ont ancré dans ce village normand où il a tissé des liens, participé à la vie locale, gagné patiemment, maison après maison, rue après rue, la confiance de ses voisins. Et cette confiance, dimanche, elle s'est transformée en bulletins de vote. Il n'est pas élu malgré ses origines. Il est élu avec elles avec toute la richesse d'un parcours bicontinental, avec la double expérience de quelqu'un qui a vu gouverner de près en Haïti et qui applique désormais cette sagesse accumulée au service d'une commune française. C'est une victoire qui dépasse Saint-Didier-des-Bois. C'est un signal envoyé à toute la diaspora, de Paris à Montréal, de Miami à Port-au-Prince : l'intégration n'est pas une faveur accordée, c'est un droit conquis.
Dieunor Excellent, maire sortant, arrivé en tête avec 35,84 %

En Seine-Saint-Denis, à Villetaneuse, Dieunor Excellent, maire sortant, figure respectée et ancrée dans le tissu local conduit sa liste Agir pour Villetaneuse avec l'autorité tranquille de celui qui a gouverné et qui n'a pas à rougir de son bilan : 1 191 voix, soit 35,84 % des suffrages exprimés, en tête, en ballotage largement favorable. Être maire sortant dans une commune de banlieue, c'est être jugé sur bilan, non pas sur les promesses ronflantes des tribunes, mais sur les trottoirs réfectionnés ou non, sur les crèches ouvertes ou non, sur la sécurité améliorée ou non, sur le quotidien des familles rendu plus ou moins digne. Ce score est celui d'un élu qui a gouverné, qui a rendu des comptes, et que ses administrés créditent d'une gestion sérieuse et humaine. Dieunor Excellent incarne quelque chose de rare dans le paysage politique haïtiano-français : la continuité, la durée, la légitimité qui s'accumule mandat après mandat, comme un capital de confiance que rien ne peut acheter et que seul le travail quotidien permet de construire. Le 25 mars devrait confirmer ce que le 15 mars a déjà dit clairement.
Éric Sauray, adjoint, élu au 1er tour aux côtés du maire sortant

À Montmorency, dans le Val-d'Oise, l'écrivain et maire adjoint sortant Éric Sauray, engagé aux côtés de Maxime Thory sur la liste Demain Montmorency, a participé à une victoire écrasante dès le premier tour : 76,64 %. Un plébiscite, presque une acclamation populaire, le genre de score qui clôt les débats avant même qu'ils ne commencent. Ce résultat dit plusieurs choses à la fois. Il dit d'abord la solidité d'une équipe sortante, l'approbation franche d'une gestion locale réussie. Mais il dit aussi quelque chose de plus symbolique et de plus profond : un homme de lettres haïtien, porteur d'une double culture, est adoubé par une ville historique et bourgeoise du Val-d'Oise à plus de trois quarts des voix. Montmorency, ville de Jean-Jacques Rousseau, ville de l'Ancien Régime et des châteaux, vient d'élire dans son équipe municipale un héritier de la première République noire du monde. L'histoire a parfois le sens de l'ironie la plus élégante.
Par Maguet Delva
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