PubGazetteHaiti202005

In memoriam/Lionel Magloire part au pays sans chapeau

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Après des maladies courageusement supportées, Lionel Magloire a rendu l’âme le 8 octobre dernier, à l’âge de quatre-vingts ans. Les funérailles qui ont eu lieu le 29 octobre dernier ont été l’occasion pour sa famille et ses amis de se souvenir de cet homme extraordinaire au sourire éternel.
 
26 avril 1963, des « kamoken » tentent de tuer Jean-Claude Duvalier, le fils du président à vie de la République. La colère du dictateur est terrible. Il fait exécuter les auteurs de l’attentat ainsi que de présumés complices et fermer les écoles et les universités pour le reste de l’année. Lionel Magloire comme des milliers d’autres écoliers et étudiants sont consignés à la maison.
 
Un beau jour, un camarade d’études en visite chez lui, l’informe que le consulat d’Allemagne en Haïti octroie des bourses d’études. Pourquoi pas ? se dit Lionel. Tout plutôt que de rester à se tourner les pouces dans l’ennui et l’angoisse de la dictature.
 
C’est ainsi qu’à vingt-deux ans, il quitte Haïti. Avec cette bourse de la Deutscher Akademischer Austauschdienst (1), il s’envole vers l’Allemagne, d’abord pour Clausthal-Zellerfeld pour effectuer des études en mine, puis Munich où il achève un doctorat en physique et finalement à Cologne où il sera professeur à l’université technique. Il ne savait pas, bien sûr, qu’il allait y rester cinquante-huit ans et que ce serait sa dernière demeure. Entre ces deux grands voyages, il en a effectué bien d’autres. Les funérailles organisées par la famille ont ainsi eu pour thème « le voyage », comme l’indiquera son fils, Miró, maître de cérémonie. Un voyage commencé à Gonaïves qui le mènera de Port-au-Prince à Clausthal-Zellerfeld, Munich et finalement Cologne. Et maintenant, son dernier voyage, le plus long et le plus dur pour sa famille et ses amis.
 
Le jour des obsèques, comme Lionel l’avait souhaité, des flûtistes ont ouvert les cérémonies avec Jesu Bleibet meine Freude, du musicien allemand Johann Sebastian Bach. Son ami Ulrich von Trotha alias Uli prend ensuite la parole. « Je ne peux qu'imaginer pour le moment que Lionel s'est envolé comme les dernières notes d'une musique qui s'éteint. », répétant ce qu'a écrit un ami proche, le docteur  Jost von Mayenburg. « Un ami proche, un esprit intelligent et éveillé, un jouisseur de cette vie nous a quittés. », renchérit Uli car il s’agit de vieilles amitiés s’étalant sur des décennies. « Son dévouement, si authentique et sincère, que quiconque a eu le plaisir de le vivre ne pouvait que devenir un ami. », se souvient avec justesse ce familier.
 
Un personnage charismatique
Son ami se rappelle cet homme grand, fort, athlétique qu’il a eu le privilège de rencontrer au début de ses études de physique à Munich, car leurs chambres se trouvaient au même étage. Les questions que Lionel lui a posées lors de leur rencontre, ses commentaires et son charme l'ont « immédiatement séduit ». « Lionel a impressionné beaucoup d'entre nous par son charisme, sa grande et vive intelligence (en cela il était certainement le produit de son père, écrivain et professeur de droit), et en même temps par son humour souvent vif. »
 
Lionel avait toujours le sourire aux lèvres, se souvient Uli. L’orateur parle de son effet – surtout sur les femmes - dont le défunt était conscient. « Un excellent danseur et un grand artiste de la drague ». À ce sujet, Uli rapporte les confidences d’Ervé Garnier, médecin du disparu : « Lionel faisait de chaque visite au cabinet un événement : accompagné de sa femme Elfrun, il est toujours en train à échanger joyeusement avec les jolies infirmières. »
 
Uli se souvient aussi des nombreuses fêtes organisées avec lui. Des repas chez les Magloire à Munich, restent pour lui inoubliables.

Lionel avait aussi le sens de la justice, se rappelle Uli. Son proverbe préféré de Friedrich Schiller : « Le monde aime á ternir tout ce qui brille, et à couvrir de boue tout ce qui est grand ». Une phrase qu’il pouvait répéter « avec tout le pathos dont il était capable » à ses critiques.

Le seul « défaut » en conversant avec lui, c’était sa manière lente de parler, qui s’était aggravée avec l’âge. Pour s’en excuser, à l’université il lançait à ses étudiants : « Avec la langue allemande, c'est comme avec ma femme : je l'aime, mais je ne la domine pas. » Cette pirouette avait le don de lui attirer la sympathie d’un grand nombre d'étudiants qui avaient certes parfois quelques difficultés avec son langage. 

Uli a aussi loué l’abnégation exceptionnelle de son épouse allemande, Elfrun, qui s’est occupée de lui pendant sa longue maladie. Un engagement de tous les instants, qui a suscité admiration et respect de la famille et des amis. C’est pour cela qu’il lui rend hommage « au nom de la communauté germano-haïtienne, non seulement pour son engagement vis-à-vis Lionel mais aussi pour le pays de celui-ci, donc sa patrie haïtienne. ». Psychothérapeute, Elfrun Magloire a formé plusieurs travailleurs haïtiens de la santé mentale après le séisme du 12 janvier 2010 à la méthode EMDR (2), une technique thérapeutique permettant de lutter contre le stress post-traumatique.
 
Le scientifique - artiste
Dans la série d’hommages, rien de mieux que d’écouter son bon ami Peter Mönnig parler du Lionel artiste car celui-ci n’était pas que scientifique. Pour lui, « un scientifique qui n'est pas curieux, qui n'est pas créatif, qui ne pense pas comme un artiste, ne découvrira jamais rien dans sa science. » Peter a rencontré Lionel en 1983. C’est la peintre Alice Stepanek, une amie commune, qui le lui a présenté. « Cet homme de la taille d'un arbre, debout à côté de moi, exprimait son émerveillement, sa bonne volonté et son plaisir. »

Ils ont noué une amitié pratiquement dès le premier instant. Il semble que cela soit arrivé à beaucoup de gens car Lionel était quelqu’un de sympathique, d’accueillant et d’ouvert.
 
Une propriétaire de galerie, Claudia Delank, se souvient de « sa nature magique, son humour, son amour pour l’art et sa générosité ». Il avait le don de s’ouvrir aux gens. Il fut un grand « Menschenfischer », un pêcheur d’hommes.
 
Peter faisait ensemble avec ses collègues artiste pratiquement partie de la famille et fréquentaient souvent le salon des Magloire. Il s’est rappelé ces légendaires après-midis de jeux où régnaient bonne humeur et tolérance.

En tant que physicien, Lionel a toujours pensé à l’interaction entre l'esthétique et la science. « À cette époque, relate Peter Mönnig nous étions des adeptes du livre Gödel, Escher, Bach, livre dans lequel la science, l'art et la musique étaient réunis dans une théorie qui tentait d'expliquer les mutations de notre époque. » Comme lui, Lionel s’intéressait à la manière dont l'espace et le temps changent (« Comment l'espace euclidien devient un espace cybernétique ») et aussi aux questions esthétiques qui à l'époque concernaient la gravité ou les paradoxes.  

« La belle union westphalo-haïtienne » qui existait dans la famille a trouvé son apogée dans un projet scientifico-esthétique : la performance du sommet rhéno-caribéen à l'Artothèque de Cologne. Toute la famille s’y était impliquée en tant que roadie, technicien pour l’expo, mentor, se rappelle-t-il comme si c’était hier. Sa femme Elfrun s’est occupée de la restauration, son fils avait naturellement composé la musique, qu’il joua lui-même.
 
La migration, les transformations du monde furent thématisées. « Parce que le monde nous l’imposait, nous avons tout bouleversé lors de cette performance et nous avons eu un échange très intense pendant ce temps. »
 
Professeur en science de la photographie, Lionel Magloire a développé avec ses étudiants dans le cadre d’un programme de gestion des couleurs, un projet de sauvegarde des sérigraphies de « vèvè » exécutées par Philippe Sterlin (3) en les dotant de qualités chromatiques propres à les mettre en valeur. Ces œuvres ont fait l’objet de plusieurs expositions en Allemagne. Bien qu'il ne soit lui-même ni adepte ni pratiquant du vaudou, il entendait ainsi montrer au public allemand la dimension artistique du vaudou haïtien.
 
Il y a eu d’autres projets artistiques organisés chez les Magloire. « Nous avons en fait toujours apprécié ce salon, cette amitié, cet amour, qui a également prévalu. Et je dois dire que lorsque je pense à Lionel, j'ai le sourire aux lèvres. »
 
Après cette belle évocation, ce fut au tour de la sœur de Lionel, Manuelle Lerouge, d’interpréter une chanson que les sœurs avaient composée pour ses soixante-dix ans et que Lionel souhaitait qu’elles la chantent pour ses quatre-vingts ans. Mais le destin en a décidé autrement. « Très cher frérot, dit-elle la voix nouée par l’émotion, ta passion pour les arts, ton goût pour la bombance, et tes p’tits mots taquins font de toi notre chère Doudou, un « bouqui » que tes sœurs chérissent. Bravo, Bravo, Bravo pour toi Lionel ».
 
Un adieu sans mots  
Devant sa tombe, Lionel aurait aussi apprécié ce moment d’émotion intense : « Mon père et moi on aimait se parler mais on aimait encore plus se taire ensemble, dit Miró qui reprend le micro pour boucler la boucle des éloges. Nous nous taisions jusqu'à ce que ma mère vienne et dise : "Maintenant, dites quelque chose" ! ». L’assistance rit. « Donc maintenant je vais être silencieux pour lui pendant un petit moment. », ajoute-t-il. Puis, il donne le signal aux musiciens et voilà le danseur professionnel de ballet qui danse sur une musique haïtienne « La woye fè banda », lascivement. Exquis !  
 
Haïti était également présente au niveau musical. Le choix de morceaux musicaux appartenant au folklore d’Haïti, (« Choucoune », « Papa Gede bèl gason », « La woye fè banda » etc.) en dit long sur l’attachement de Lionel Magloire à sa terre natale. Sur l'urne était même gravé un signe vèvè de Legba. Le tambour du batteur haïtien Jean Mallebranche et de sa femme donnait aussi le ton lorsque l’on transporta l’urne de la chapelle jusqu’à la tombe. Une urne encadrée par une couronne de roses rouges et bleues, les couleurs du drapeau haïtien. Parallèlement à son attachement à son pays, Lionel était toujours resté ouvert à la culture occidentale. Le choix de sa famille de « Jesu bleibet meine Freunde » du musicien allemand Johann Sebastian Bach et Les Danses symphoniques op. 45 composées par le Russe Sergueï Rachmaninov symbolisant la grande diversité de ses goûts artistiques et culturels, n’en est qu’une des multiples preuves. « Lionel a bien réussi à réunir les deux cultures, deux identités, deux âmes en quelque sorte - l’haïtienne et l’allemande – et il en a joué ! », confie avec justesse son épouse, Elfrun Magloire.

Huguette Hérard
 
N.D.L.R.
(1) Le DAAD est une Office allemand des échanges universitaires
(2) EMDR, Eye movement desensitization and reprocessing : « Intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires » ou plus couramment « par la stimulation bilatérale alternée » - (SBA).
(3) Ces dessins « vèvè » ont été réalisés dans les années 60. Une des expositions ont a eu lieu en 2000 à l’Ambassade d’Haïti en Allemagne sous la gestion de l’Ambassadeur Alrich Nicolas.

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