La pénurie de carburant est entrain de changer les vieilles habitudes des citoyens haïtiens. Patienter des heures, faire la queue pour trouver une place dans un Tap-Tap au double et même triple de son prix ou payer une course de moto à un prix exorbitant, le calvaire est immense en ce temps de rareté de carburant. La relation entre les chauffeurs et les passagers est de plus en plus houleuse.
Il est 4h du matin. On est à Pernier, une région de la commune de Petion-Ville, sur l’une des innombrables collines qui rôdent autour d’elle. On s’apprête à parcourir une centaine de mètres pour accéder à la station. L’obscurité est présente et pesante à force de progresser. Le ciel rutile encore d’étoiles. Le scintillement des astres est toujours visible. Nos pas saccadés ajoutés aux chants sporadiques des coqs de la zone, déchirent le silence de l’atmosphère. Dans l’allée, l’obscurité obstrue notre vision de la route. Les ampoules et les lampadaires publics ne sont plus fonctionnels. Le petit chemin de terre est bordé de sacs plastiques et de détritus. Les boîtes de conserve, les vieux pneus, les matelas éventrés, bref, les ordures sont empilées.
Plus de vingt (20) minutes de marche, nous voilà enfin proches de la station. Le lieu où la guerre nous attend. Dans les environs de la station, une foule immense se masse et grossit de plus en plus. Écoliers, professeurs, travailleurs de santé, employés d’industries et petits commerçants trahissaient l’impatience. Tous là pour un seul objectif, trouver l’un des rares « Tap-Tap » qui fait le trajet Pernier-Pétion-Ville. Pénurie de carburant oblige, les habitudes doivent changer. « J’ai réveillé ma fille à 2h du matin pour la préparer », lance un parent qui confie être là depuis 3h 45 AM.
Discussions et colères riment avec la foule. A quelques mètres, les lumières d’un véhicule réfléchissent sur la foule. Les plus athlétiques sprintent plus d’une vingtaine de mètres pour pouvoir monter. Fausse alerte ! C’est une voiture privée. « ou paka ba nou yon woulib », crie une partie de la foule. Le chauffeur empathique autorise quelques personnes à monter sur le « Back » de la voiture. Joie et soulagement chez certains, frustrations chez d’autres.
Entre-temps, l’horloge tourne. Il est déjà 5h 20 AM. Les étoiles ont déjà fui le ciel. Le crépuscule du matin apparaît, bien que le soleil soit encore au-dessous de l'horizon. Des citoyens découragés se sont résignés à monter au siège à l’arrière d’une motocyclette. Au prix de 350 gourdes il y a quelques semaines, le tarif du trajet Pernier-Pétion-Ville se chiffre désormais à 1.000 gourdes. De loin, un tap-tap s’approche. Dieu soit loué ! On prend siège.
Le tap-tap est bondé de monde. On s’assoie serrés les uns contre les autres, cuisse contre cuisse, épaule contre épaule, sueur contre sueur. Après quelques minutes, le chauffeur coupe le moteur, descend du véhicule se munissant d’un récipient pour faire la recette.
« Banm touche pou nou », martèle le chauffeur d’un ton abrupt et sans salutation aucune. « Le chauffeur n’a peut-être pas bien dormi hier soir », murmure un passager. Entre-temps, les mains s’incrustent dans les poches
On sort les portefeuilles. Les billets s’exhibent. Un passager commence à payer son dû. « Vous ne savez pas combien coûte la course maintenant ? », demande le chauffeur interrogeant un passager l’ayant enfilé un billet de 50 gourdes conformément au prix du trajet à priori.
Depuis, un débat houleux sur la question entre le chauffeur et les passagers embrasent le Tap-Tap. « J’ai remué ciel et terre pour trouver du carburant. Je ne peux plus assurer le trajet pour le même prix », signale le chauffeur exigeant le double du prix (100 gourdes) en contrepartie pour se rendre à la destination finale. Dépassés et stupéfaits, certains passagers ont dû descendre. Certains qui attendaient impatiemment un Tap-Tap sur la chaussée les ont remplacés. D’autres se sont résignés à payer le double. Après plus de 20 minutes, le chauffeur redémarre enfin.
A l’intérieur du Tap-Tap, le débat est interminable. Les passagers sont à fleur de peau. Ce n’est plus le chauffeur qui est visé mais plutôt l'État. « Je n’ai jamais vu de gens aussi incompétents », juge un professeur. « J’ai toujours pris des Tap-Tap pour me rendre à la fac durant ce temps de pénurie. Ma dépense quotidienne arrive désormais à 1.000 gourdes si je tiens compte du transport, de la nourriture et de l'argent pour cirer mes chaussures », confie un jeune étudiant « chômeur » de l’Université d’Etat d’Haïti.
Arrivé aux environs du cimetière de Pétion-ville, le chauffeur gare le Tap-Tap, coupe le moteur. « Vous êtes arrivés à destination », balance-t-il. Les passagers descendent. Une autre péripétie nous attend. Pour arriver au centre-ville, il nous faut un autre Tap-Tap qui va longer une partie de la route de Delmas passant par Bourdon pour atteindre le centre-ville. Ici, à cette station, une foule aussi attend. La situation est du pareil au même. Après une dizaine de minutes, un Tap-Tap arrive. Nous avons heureusement trouvé une place. Et les autres ?
A travers les vitres du Tap-Tap, on voit le découragement, visible sur leur visage. Dans ce Tap-Tap, nous sommes toujours entassés comme des sardines. Des citoyens n’ayant pas trouvé de siège prennent du « sèso ». La circulation est fluide. Le chauffeur y va sans embûches. Les sirènes des ambulances ou les gyrophares des cortèges des officiels sont muets. Nous n’avons vu le temps passer. Nous sommes arrivés à destination mais en retard de plus d’une vingtaine de minutes.
A destination, bien qu’en retard, la salle est quasiment vide. « Certains n’ont pas pu trouver de Tap-Tap. D’autres n’ont pas d’essence dans leurs voitures », nous explique la réceptionniste. « Face à cette situation, mieux vaut rester chez soi finalement », clame un employé en colère.
Par: Daniel Zéphyr
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