Mon cher cousin,
Mon cher cousin ton départ m’a précipité dans un chagrin indescriptible. Plus d’un an après celui de mon frère (Fernand), qui m’avait tant apporté sur tous les plans. Quelques mois seulement après, c’était le départ de ma mère pour l'éternité.
Aujourd’hui toi, la coupe est pleine, plus que jamais une impression de vide s’est installée dans mon cœur endolori par tant de départs.
Si l'on en croit la philosophie de la religion catholique romaine, là-haut, tu verras non seulement ton cousin (Fernand Delva) mais notre ami Folson Charles, ton propre frère Gracia Joseph, qui fut mon fantastique coéquipier en tout, ma cousine et ta sœur Josyane Joseph. Cette belle cousine que j’aimais tant, plus d’un 1 mètre 80 au visage rectangulaire, parsemé de grains de beautés, dont le cœur avait lâché quelques jours seulement après le séisme meurtrier du 12 Janvier 2010.
J’avais découvert que tu avais accompli cette grande traversée que nous redoutions tous, mon cher cousin, en ouvrant ma page Facebook. Ce fut un choc. Il était 2 heures du matin heure française, je n’ai pas pu me rendormir. Abasourdi, envahi de chagrins et des souvenirs communs qui remontaient à la surface. La question était comment allais-je pouvoir annoncer la nouvelle à mon cousin et ton Frère Frantz Joseph qui vit en France depuis 1975. Le coup était d’autant plus rude pour moi, que deux jours avant ton départ vers l’orient éternel, nous discutions encore de tout, de littérature, des livres, de la politique bien sûr, de la droite, de la gauche française. Comme toujours, tu voulais tout savoir, commentant les actualités françaises comme si tu vivais dans ce pays. Tu étais toujours un homme curieux qui voulait tout savoir, toujours là, à me prendre un livre ou carrément des livres. Toujours à s’enquérir de la sortie d’un nouveau livre à charge pour moi de te l’expédier le plus rapidement possible.
Il faut dire quand tu étais de passage à Paris, tu vidais ma bibliothèque. C’est après seulement que tu posais la question comment faire pour les transporter ? C’était un rituel quasiment immuable entre nous. Oui ce fameux listing de livres sociologiques que je devais trimballer dans mes bagages chaque fois que je venais en Haïti. Pas un seul instant je n'aurais pensé que tu allais faire la grande traversée. Ce voyage sans retour d'une manière aussi prématurée. Tiens, le dernier livre dont tu me parlais avec comme toujours un enthousiasme jubilatoire et que je n'ai pas eu le temps de t'envoyer est le « génie du christianisme de Chateaubriand ». Je ne saurai jamais les raisons qui te motivaient à vouloir lire un livre aussi abrupt, dur, bref un livre vraiment costaud.
En repassant le film de ta vie ces derniers jours, je réalise que tu as toujours été le premier de la classe. Il me revient à l'esprit cette profession de foi tonitruante que tu avais faite l'année du baccalauréat première partie, oui celle que tu avais proclamée avec tes gouailles habituelles, au Pont Vincent devant des amis, à savoir : « je dois être lauréat ou rien du tout », c'est-à-dire que d'emblée et sans ambages tu décrocherais ton baccalauréat d'office, ce qui fut fait. Autres souvenirs, je me revois encore à la ruelle Pescaye où je venais d’acheter l'hebdomadaire de Monsieur Dieudonné Fardin , le petit Samedi Soir qui parlait de monsieur Pradel Pompilus. En effet dans les colonnes de l’hebdomadaire, il avait inséré quelques extraits de sa thèse en linguistique et l'ayant su, tu t'es empressé d’acheter le numéro en question au prétexte que tu n'allais pas seulement lire les passages de la thèse en question, mais aussi l'apprendre.
DES SOUVENIRS EN PAGAILLE
Au cours de nos nombreuses discussions sur l’histoire de ce pays en particulier sur les relations entre la France et Haïti. Je me souviens encore de ton état d’esprit, comment de tout ton être, tu as été profondément bouleversé à la seule pensée de savoir que jamais dans un livre publié en France, on ne parlera de Jean Jacques Dessalines d’une manière objective et, lorsque dans les colonnes de Haïti en marche, j’avais fait une fiche de lecture du livre de l’historien Jean Pierre Le Glaunec relative à la défaite de Napoléon lors de la bataille de Vertières en 1803. Immédiatement, tu m’avais joint au téléphone, me demandant sceptique, si ce n’était pas une histoire sortie de mon imagination car tu faisais partie de ces intellectuels haïtiens qui pensaient que c’était à nous d’écrire et de faire des recherches sur le père fondateur de notre patrie.
Pour toute réponse, je te fis comprendre que je n'étais pas un romancier mais plutôt un journaliste et qu'à cet effet, je ne m'intéresse qu'à l’actualité, à la comptabilité des faits tangibles auxquels je m’en tiens fermement. J’avais ajouté que ton exemplaire était sur le point de te parvenir et pour le récupérer, tu devrais contacter Garry Assad à Port-au-Prince. Après ces précisions, nous avons eu de longs échanges sur le fait que faire mention de la révolution haïtienne de 1803 n’était plus tabou depuis quelques années car de plus en plus de chercheurs en France menaient des travaux sur Dessalines. Tu suivais ce mouvement par mon truchement car, en ta qualité de sociologue, tu attachais une importance toute particulière aux faits historiques. Depuis que tu es parti, j’ai lu des choses sur internet Facebook et autres médias, je préfère ne pas en parler, il y a même quelqu'un qui a écrit que tu es l’auteur de plusieurs crimes. Il est allé jusqu'à affirmer que tu avais commandité et organisé un massacre à la Petite Rivière de l’Artibonite, bon laissons-le à ses certitudes. Dans notre famille, on en a entendu d’autres, et toute cette campagne de médisance ne trouble en rien notre sommeil. Lorsque tu m’avais mandaté de t’envoyer des livres du sociologue français bien connu, Pierre Bourdieu, tu suivais les actualités autour de cet éminent professeur comme du lait sur le feu. Cet amour de la lecture, c’était depuis Petite Rivière l’Artibonite, puis Port-au-Prince où nous dévorions livres sur livres, nous écumions tout ce qu’il y avait sur les étagères de l’Institut français à cette époque. Nous étions fauchés comme les blés, sans l’ombre d’une gourde dans nos poches, et cependant nous étions heureux, nous pétions la forme, car on se sentait comme les rois du monde. Je formule des vœux que nous montions une bibliothèque à la Petite Rivière de l’Artibonite qui portera ton nom car tu fus un professeur qui poussait ses étudiants à la recherche, à l’objectivité des faits historiques car notre pays a besoin des recherches objectives sur sa belle histoire.
PETITE- RIVIERE - DE - L'ARTIBONITE ET PONT- VINCENT SONT EN DEUIL
A la Petite-Rivière-de- l’Artibonite pendant les vacances d’été au moment où le soleil brillait plus que d’habitude, nous avions le choix de nous plonger entre les embouchures de l’Artibonite et celles de l’Estère. En bande, on s’engouffrait dans des eaux écarlates qui propulsaient de manière synchronisée par deux énormes cascades qui faisaient couler une eau bleue. En aval, les vagues argentées nous emportaient sur nos pneumatiques et ce, jusqu'aux confins de notre ivresse. Les camarades comme toujours étaient mon Frère Fernand, Norrice et Délicence Joseph, Roby Benoit, Renand Pierre alias ti Torland, Jonas Dorcénat, les deux frères Charles Folson et Fénold Ti Georges Cadet mon cousin, et bien d‘autres encore. Cette joyeuse bande assistait sans comprendre aux merveilles de la nature où l’Artibonite déversait ses sédiments dans les entrailles de la terre où, de nombreux pélicans ne faisaient pas mystère de leur présence. A cette époque pas d’internet pas de téléphones portables, pas de télévision, bref nous n’avions pas vraiment de loisirs. En fait, on consacrait son temps à la lecture où nos ainés, à l’instar de mon frère ainé Harry, Frantz Joseph, Elie Justanama, André Gracien et tant d’autres encore nous faisaient travailler. Il faut dire qu’en ce temps-là, aller à l’école était la seule chose dans laquelle nous croyions de toutes nos forces. On n’avait pas de repos car même pendant les vacances, on buchait, on travaillait. Une fois que tu fus admis au séminaire l’homme que tu fus, n’était plus le même, nous pouvions te rendre visite tous les quinze jours. Oui ce n’était plus le même homme, ce changement était perceptible mais, notre rituel restait de mise, parler de littérature de livres et encore et toujours de littérature et des livres. Le dimanche, tu passais à la maison à Port-Au-Prince, notamment chez Berny Fabius à la ruelle Chrétien, où nous improvisions une réunion. Je le revois encore dans cette maison de la ruelle Pescaye en train de m’apprendre à rédiger cette fameuse dissertation en trois points si chère à notre professeur de littérature Haïtienne Maitre Désir Joseph. Après avoir laissé le sacerdoce nous n’étions nullement surpris de te voir enrôlé dans le camp d’un des partis socialistes. Elu sénateur, tu as su essayer de donner un contenu sérieux au travail parlementaire. La politique active nous l’avions toujours faite, d’abord contre la dictature héréditaire oui mon cher cousin nous avions fait nos premières armes contre ce régime autoritaire qui transpirait de l’autoritarisme de partout. Là où nous poussions des coudes devant ce que l’on considérait comme des injustices inhérentes à la société haïtienne. Toi et moi nous nous sommes regardés et nous avons agi simultanément contre ce chef de section qui maltraitait un compatriote parce qu’il avait volé deux épis de maïs. Cela se voyait que l’homme avait faim et cela se voyait dans ses yeux dont je peux encore mesurer toutes les tristesses. Nous l’avions libéré sur le champ. Évidemment, nous étions convoqués chez Monsieur le préfet Thomas Andrevil pour explication. Et nous n’étions pas à nos premiers éclats contre la dictature héréditaire, il y en aura eu d’autres. Dans l’Artibonite nous étions les fers de lances qui ont emporté le régime dès Tontons Macoutes.
LA BANDE DU PONT-VINCENT TRANSPORTÉE A PORT AU PRINCE
La petite équipe transportée à Port-au-Prince habitait le triangle Avenue Poupelard, Ruelle Pescaye, ruelle Sylvia, Lalue, Canapé vert. Nous Vivions comme des frères, un livre passait de mains en mains et nous excellions dans les récitations des pièces classiques. A l’époque nous étions les rois du monde et nous dévorions tout ce que nous pouvions, nous passions nos heures perdues à lire et à relire. N’ai-je pas vu que tu avais récité un texte « Andromaque » avec une cadence accélérée dans les précisions. La vie ainsi faite on a retrouvé à peu près la même petite équipe à l’étranger, toi-même, tu avais vécu à New York. C’est cette même petite bande emmenée par mon défunt frère Fernand qui avait ramassé de l’argent pour tes deux campagnes sénatoriales, toujours aussi soudée et dévouée.
Cher cousin, les jours sont finis et parti le soleil ardent du Pont-Vincent où nos paroles exquises ont été comptabilisées dans le firmament de notre jeunesse tumultueuse. Finis des repas que nous prenions ensemble sur ce Pont-Vincent qui a vu passer notre jeunesse fougueuse. Récemment j’avais pu rallumer les flammes en voyant mes amis de jeunesse mais toi tu venais de partir pour l’étranger et tu seras enterré en terre étrangère car la conjoncture n’a pas laissé de choix à mes cousins et cousines.
Ta mort nous arrache les cœurs.
Le départ inopiné d’un être cher nous brise les vertèbres.
Faudrait-il que nous fêtions un départ, ton départ.
Avec des souvenirs de ce visage plein d’intelligences et de sérieux qui reste en suspens dans nos cœurs si tristes.
Voir partir le feu qui brûle dans ton cœur
Reste et demeure pour nous une immense déchirure.
Nous formulons des vœux que là où tu seras
Tu trouveras de la lumière jusque dans les ténèbres.
Maguet Delva