PubGazetteHaiti202005

Après le retrait de « Viv Ansanm », Solino et Delmas 30 face aux ruines et au doute

@Tamarre Pierre

Lors d’un reportage de l’équipe du journal Gazette Haïti News, le jeudi 28 août 2025, un constat marquant s’est imposé dans les rues de Nazon et de Delmas 30 : le ronronnement familier des motos résonnait à nouveau. Pour de nombreux habitants, ce bruit symbolisait un retour fragile à la normalité, une parenthèse d’accalmie presque inimaginable il y a encore quelques jours. Cette atmosphère incertaine fait suite à l’annonce de Jimmy Chérisier, alias « Barbecue », chef du regroupement criminel Viv Ansanm, qui a promis le retrait de ses « soldats » de Solino, Delmas 30, Nazon et Christ-Roi. Un engagement accueilli avec un mélange de soulagement et d’incrédulité par la population.


À Solino comme à Delmas 30, les stigmates de la violence sont partout : maisons incendiées, façades criblées de balles et rues désertées témoignent d’un passé récent marqué par les pillages. « Tout a été volé, même les portes », confie avec amertume un ancien résident venu constater l’ampleur des dégâts. Pour lui, la perspective d’une reconstruction relève de l’impossible : « Je ne peux rien faire dans ce chaos. » La mairie de Delmas a bien lancé une vaste opération de nettoyage, étendue jusqu’à Carrefour Aéroport. Des équipes ramassent les débris, rouvrent des axes et tentent de redonner forme aux espaces publics. Mais pour les familles déplacées, le paysage demeure celui d’une véritable zone de guerre.


Dans le camp improvisé de l’école nationale de l’ Équateur, une mère de quatre filles confie son désarroi. Sa maison, réduite en cendres, « ne pourra jamais être reconstruite ». « Même si l’État me donnait 100 000 dollars, ça ne suffirait pas. Kay la fini net », lâche-t-elle d’une voix brisée. À ses côtés, un autre déplacé insiste : ce retrait des gangs ne doit pas faire oublier les crimes commis. « Ils ont tiré, détruit des vies, incendié des maisons », rappelle-t-il. Pour lui, il serait illusoire et dangereux de voir dans ce départ un véritable gage de paix durable.


Si les « soldats » de « Viv Ansanm » semblent avoir déserté les lieux, rares sont les citoyens qui osent franchir le pas du retour. « On ne peut pas parler de retour. La zone n’est pas encore vivable », explique un jeune homme de Delmas 9, toujours réfugié dans un camp. Cette hésitation s’explique par la stratégie souvent utilisée par les groupes armés : feindre un retrait avant de frapper à nouveau. « Yo pa janm kite nèt. C’est toujours une tactique », analyse un ancien de Solino, conscient que la peur est devenue une arme aussi redoutable que les fusils.


Après avoir pris le contrôle de Delmas 30, les gangs ont multiplié les fusillades et les incendies, obligeant les habitants à fuir précipitamment. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), près de 13 000 personnes ont été contraintes, ces derniers mois, d’abandonner leurs maisons à Carrefour-Feuilles, Fort National, Delmas 30 et Tabarre. Beaucoup survivent désormais sous des tentes ou trouvent refuge chez des proches, dans une précarité extrême. Les pertes matérielles, évaluées à plusieurs millions de dollars, sont considérables : commerces pillés, écoles détruites, infrastructures publiques paralysées. Les habitants parlent d’une « catastrophe silencieuse » dont les répercussions économiques et sociales se feront sentir pendant longtemps.


Face à ce paysage de désolation, la mairie s’efforce d’agir. Des opérations de nettoyage sont en cours pour rouvrir des routes et dégager des espaces enfouis sous les débris. Mais ce mince espoir se heurte à une réalité implacable : sans une action décisive des dirigeants et un appui concret de la communauté internationale, la reconstruction risque de demeurer une promesse sans lendemain.


En parallèle, depuis le 1ᵉʳ juin 2025, les gangs poursuivent leur expansion dans le sud de la capitale, en particulier dans la 3ᵉ circonscription de Port-au-Prince. Ni la Police nationale d’Haïti (PNH), fragilisée et sous-équipée, ni la Mission multinationale de sécurité, encore incapable de s’imposer sur le terrain, ne parviennent à reprendre durablement les zones occupées. « Tant que les gangs feront la loi, l’accalmie ne sera qu’un mirage », résume un habitant.


Au milieu des ruines, un homme dans la zone de Delmas insiste sur une vérité essentielle : « Nou ka rebati kay yo, men si nou pa rebati kè moun yo, pèp la pap janm leve kanpe. » Pour lui, la reconstruction ne doit pas se limiter au béton et aux briques, mais aussi soigner les blessures invisibles laissées par la peur et les pertes. Dans ce climat d’incertitude, les habitants oscillent entre résignation et volonté de se relever. Leur regard, malgré les larmes, laisse entrevoir une résilience indestructible.


Peut-être que ce retrait n’est qu’une trêve passagère. Mais pour les déplacés, il représente déjà une victoire : un instant sans coups de feu, sans incendies, sans pillages. Au cœur de la douleur, une certitude demeure : les Haïtiens refusent de disparaître sous les cendres de la violence. Leur survie est déjà une forme de résistance, leur espoir une arme contre l’oubli.


Arnold Junior Pierre

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