PubGazetteHaiti202005

Port-au-Prince en plein chaos : violence, exode et désespoir dans une capitale assiégée

Des habitants fuyant la terreur des gangs

Le vent de la violence souffle plus fort que jamais sur Port-au-Prince cette semaine après l'éviction de Conille comme Premier ministre ce mois novembre. La capitale haïtienne, autrefois le cœur battant du pays, est désormais submergée par une insécurité galopante, forçant les habitants de nombreux quartiers à fuir sous les assauts incessants des gangs. Témoins directs et victimes de cette terreur quotidienne, ils vivent un cauchemar sans fin. Chaque rue, chaque coin de la ville semble désormais imprégné de désespoir. Haïti s’enfonce de plus en plus dans une crise humanitaire inédite.

Port-au-Prince, autrefois une ville vivante et résiliente, est aujourd’hui une ville à genoux, brisée par la violence. Les activités aux arrêts et les bureaux de service sont dysfonctionnels. Et cela s'aggrave depuis la nomination d'Alix Didier Fils-Aimé au poste de Premier ministre le 11 novembre remplaçant Garry Conille, l’instabilité politique semble avoir accéléré cette descente aux enfers. Tandis que les négociations interminables pour la répartition des portefeuilles ministériels au sein du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) bloquent toute action concrète, les gangs imposent leur loi dans les quartiers de la capitale, étendant un peu plus chaque jour leur règne de terreur.

Le jeudi 14 novembre, jour de l’anniversaire du Premier ministre, un nouvel épisode de violence a frappé Solino. Des maisons réduites en cendres, des familles fuyant dans la nuit avec leurs enfants et leurs maigres biens en main… Des milliers de personnes sont ainsi jetées dans la misère, privées de tout. « Nous avons tout perdu, nos maisons, nos rêves… », murmure une mère au regard éteint. Ce cri de désespoir résonne partout dans la capitale, signe d’une tragédie nationale qui ne cesse de s’amplifier.

Vivy Mitchel, une zone résidentielle de Pétion-Ville, est désormais une véritable cible du  gang "Kraze Baryè", dirigée par le caïd Vitelhomme Innocent, recherché et dont la tête est mise à prix par les États-Unis. Des maisons sont détruites après avoir été pillées et vandalisées, et des personnes sont également la cible de balles. C’est le cas du frère du journaliste et professeur Wandy Ferrari Charles, dont le véhicule a été criblé de balles. Ce dernier a été sauvé de justesse avec sa famille, tandis que son frère a déjà subi deux interventions chirurgicales.

À Tabarre, les gangs se font également remarquer, tout comme à Fond Parisien, où sévit le gang des "400 Mawozo". Plusieurs zones de l'Ouest sont ciblées, sans oublier celles du département de l'Artibonite. Ce département subit les assauts répétés de deux grands groupes criminels : "Gran Grif" à Savien et "Kokorat San Ras" près de l’Estère. Les conséquences sont lourdes à travers le pays, qui fait face à de graves crises depuis plusieurs années.

Selon l'Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), près de 700 000 personnes ont été déplacées en un mois seulement en Haïti. Le bilan des violences est terrifiant : plus de 1200 homicides et des centaines d’enlèvements, rapportés par la Mission des Nations Unies pour l'Appui à la Justice en Haïti (BINUH), montrent l’ampleur de cette situation. Dans ce contexte, la vie quotidienne est devenue un enfer. Des chiffres qui s'annoncent à grimper dans les prochains rapports. Plus de 300 000 enfants sont privés d’école alors que la rentrée scolaire  en Haïti a  été effectuée le 1er octobre 2024 ; leurs écoles fermées, certaines même occupées par des déplacés. Pour ces jeunes, espoirs du pays, la scolarisation n’est plus qu’un rêve lointain.

La crise frappe également les organisations humanitaires. Les Nations Unies, présentes pour apporter leur aide, ont suspendu leurs opérations en raison des risques élevés. Des avions et hélicoptères humanitaires sont ciblés par des tirs, compromettant les livraisons des produits de secours. La situation alimentaire est devenue critique, d’autant que le "Terminal Varreux" –  centre névralgique d’approvisionnement en carburant – est paralysé. En l’absence de carburant, les camions-citernes sont immobilisés, et les stations d’essence sont à sec.

La pénurie d’essence, ce produit traversal a des répercussions dévastatrices, entraînant une flambée des prix des produits de première nécessité. Cette crise énergétique se mue en un instrument de pression supplémentaire sur les Haïtiens, rendant leur quotidien de plus en plus insupportable.

Les rues de Port-au-Prince, déjà marquées par le sang, sont désormais jonchées de cadavres, témoins de l’ampleur de cette catastrophe. Les hôpitaux, notamment ceux du centre-ville, sont dysfonctionnels depuis les attaques de février. Véritable lieu public de prise en charge à Port-au-Prince, l'hôpital universitaire de la paix à Delmas 33, la situation est critique : l’établissement regorge de blessés par balle, et ne suffit plus à contenir l’afflux de patients. Aux abords de l’hôpital Bernard Mevs, un centre privé situé près de l’aéroport, les nuits avec leurs inquiétudes plongent les résidents dans une angoisse constante.

Les vols sont suspendus sur Haïti après que des avions des compagnies Spirit Airlines et JetBlue ont été touchés par balle des bandits aux alentours de l’aéroport international Toussaint Louverture.

Toutes les compagnies aériennes américaines et autres opérateurs commerciaux ont reçu l’interdiction de voler en Haïti pendant au moins 30 jours, a annoncé mardi 12 novembre l’Administration fédérale de l’aviation (FAA).

Face à ce chaos, les initiatives pour rétablir l’ordre semblent vaines. La force multinationale dirigée par le Kenya, chargée de ramener la sécurité, peine à accomplir sa mission. Récemment, l’Organisation des États Américains (OEA) a soutenu la demande de transformation de la Mission Multinationale de Soutien à la Sécurité (MMSS) en une mission de maintien de la paix des Nations Unies, mais la communauté internationale paraît désemparée face à cette crise sans précédent.

Les autorités haïtiennes ont bien annoncé des opérations pour lutter contre les gangs, mais les résultats sont encore loin d’être visibles. Les forces de l’ordre, en sous-effectif et mal équipées, sont dépassées. Dans cette atmosphère de terreur et de résignation, les Haïtiens vivent dans une incertitude étouffante. Les familles brisées, les sans-abri par milliers, et l’exode des déplacés dessinent les contours d’une crise humanitaire sans fin. En ce sombre chapitre de son histoire, Haïti est en train de s’enfoncer dans un abîme de souffrance sans nom.

 

 

 

Par Wideberlin SENEXANT

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