Haiti/Culture:- LECONS INAUGURALES DU COLLEGE DE FRANCE DE MADAME YANICK LAHENS LITTERATURE : URGENCE (S) D’ECRIRE, REVES (S) D’HABITER

Submitted by gazettehaiti on Sat, 10/12/2019 - 08:19
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PORT-AU-PRINCE, Le 12 Octobre 2019
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Quand le 21 Mars 2019, Madame Lahens prononce pour la toute première fois son discours au Collège de France, on assiste alors à un triple évènement : Haïti est à l’honneur, parce que placée au cœur de l’évènement, ensuite l'intervenante  n' est autre qu' une femme noire, fait rarissime dans une institution qui n'en compte pas beaucoup, et pour couronner le tout, le protocole à cette occasion s'était surpassé pour recevoir Haïti et l' auteure de " Bains de lune" faisant peau neuve dans cette prestigieuse institution sur laquelle  le temps n' a pas d'emprise.

Une fois le décor planté, notre compatriote, devant le public haïtien et français suspendu à ses lèvres, a donné la preuve qu'elle était une parfaite érudite.  L'auditoire conquis n’avait pas vu le temps passer, en effet pendant près de deux heures elle avait déroulé son exposé. Madame Lahens avait à l'occasion fait appel à l'histoire notamment à l’historien Jules Michelet ainsi qu'à certains écrivains français pour mieux apprécier les liens inextricables entre Haïti et la France. Ironie de l'histoire, c’est à un autre écrivain Haitien Louis Joseph Janvier que revint la charge de prononcer le discours mémorable lors de l'inauguration du mausolée de l’historien Français :

« Pour l’inauguration du tombeau de Michelet en 1882, son discours, vibrant hommage à l’historien, est remarqué par la presse. C’est un habitué du salon du poète Charles Leconte de Lisle qui fréquente également Judith Gautier, François Coppée, Stéphane Mallarmé, José-Maria de Hérédia, Maurice Barrès, Élisée Reclus… »


 L’ensemble des interventions de l’écrivaine haïtienne Madame Yanick Lahens, titulaire de la Chaire Mondes Francophones 2018-2019 vient d’être publiée aux éditions Fayard. Si vous n’aviez pu faire le déplacement, c'est le moment de vous rattraper en vous procurant son livre où vous retrouverez l'essentiel de ses analyses.  Dès les premières pages, le lecteur aura compris qu’il s’agit d’un Gallo d’essai et c’est avec une méthode bien propre à elle que l'écrivaine décrit d'un seul trait, l'histoire, la littérature et des crises politiques et sociales intervenues dans son pays depuis 1804 :

« J’ai encore en mémoire l’émotion qui m’a saisie quand, pour la première fois, j’ai franchi les portes du collège de France, ce haut lieu du savoir. C’était l’occasion d’une journée consacrée à Jules MICHELET. L’éblouissante érudition de Jacques Seebacher nous avait tout au long de l’année, frayé un passage dans les terres oubliées par l’histoire officielle et que MICHELET, dans la sorcière, c’était évertué à arpenter avec opiniâtreté et un brin de folie lucide. J’avais l’impression à chaque page du cahier de tailler des halliers, des bayahondes à la machette dans la campagne haïtienne ou même de remonter dans un doko, l’un de ces camps retranchés d’esclaves marron sous la colonie à Saint Domingue. »


Madame Lahens, devenue une grande écrivaine, se remémore et se délecte avec une certaine nostalgie de ses souvenirs d'étudiante en lettres modernes à Paris comme pour mieux asseoir la contribution de son petit pays à la littérature mondiale. Elle s'est longuement épanchée sur les différents auteurs littéraires, rappelant avec une fierté non déguisée, son 'histoire celle exceptionnelle de ces esclaves noirs de Saint Domingue qui avaient mis en déroute l’armée napoléonienne et permis l'avènement de la première république noire. L'auteure n'arrête pas de faire le parallèle entre les deux pays, faisant référence à leurs grands hommes de lettres et penseurs, tout en relevant certaines spécificités dans ce tableau qu'elle dépeint avec exactitude :

« J’avais à peine 18 ans et j’arrivais dans ces lieux la tête pleine de ses formules que l’école haïtienne avait élevées au rang de vérités : la révolution haïtienne est fille de la révolution française, et le romantisme ici une réplique, brunie sous le soleil, du romantisme français. Malgré un doute prudent je me lançai avec frénésie dans ma quête du sens et je n’eus cesse pendant les premiers moments d’être confrontée à l’absence totale d’enseignement de la littérature francophone, en particulier, celui de la littérature d’Haïti, dans les universités françaises. Mon doute se trouva très vite justifié. Dans ce lieu, je n’étais ni la « fille » « ni la copie » je n’existais pas. Je compris alors pourquoi, dans ce roman atypique de Michelet, je m’étais sentie d’emblée de l’autre côté, du côté des corps qu’on brûlait et non du côté de la main qui mettait le feu au bûcher. J’étais là différence. »


 Le passage de Madame Lahens dans cette vénérable institution qu’est le collège de France n’aura pas été vain si l'on s’en tient à son exposé qui a mis au grand jour les limites de la francophonie par rapport à ses propres engagements ( sa politique). En effet, certaines composantes de celle-ci, entendez pays, sont inaudibles, Haïti parviendra-t-elle à combler ce vide longtemps entretenu? Mise en face de ses responsabilités par une partie de ses composantes, la grande institution se fera désormais un devoir de donner à tous la possibilité de faire entendre sa voix. Et, ce n'est que justice, il y va du crédit de cette institution qui prône et sollicite la bonne gouvernance à ses membres et ce serait bien qu’elle montre le bon exemple

« Mais revenons-en à ma présence dans cette prestigieuse enceinte et à ma démarche, qui est tout sauf un lancement à la rencontre. Je voudrais remercier Antoine Compagnon pour son engagement sans faille en vue de la création de cette chaire, l’administrateur Alain Prochianz qui a souligné, dans son introduction à l’ouvrage collectif « Migration, réfugiés, exil que « l’hospitalité marque la politique de notre institution (…). Nous ne sommes pas le collège d’une fois Recroquevillée », et Jean-Paul de Gaudemar de l’agence Universitaire francophone, qui ont tous compris qu’il fallait dépoussiérer ce vocable de « francophone » en donnant au partage de la langue et de la culture françaises une signification qui sied à son temps. »


 Les institutions françaises sont-elles en train de faire leurs mutations en s’ouvrant aux pays avec lesquels les liens existent depuis la nuit des temps. Ce n’est pas n'importe quels liens. Allez dire aux membres de l’élite française que Saint Domingue fournissait à la France le quart de son budget. L’ignorance de certains des plus hauts fonctionnaires français à l’égard d’Haiti est parfois sidérale. N'importe quel compatriote qui a eu son baccalauréat connait plus de choses sur la France que n'en connaissent les plus hauts fonctionnaires français sur Haïti. Le cri déchirant de notre ami Yves Chemla, spécialiste de la littérature haïtienne réclamant une chaire de littérature haïtienne dans Les universités françaises traduit bien le malaise persistant dans les relations entre les deux pays. Ce galop d’essai est d'autant plus historique que Yanick Lahens n’a pas tenu le discours qui sied, entendez celui plein de béatitude à l'égard de la France. Bien au contraire, elle est allée à contrecourant, bousculant en quelque sorte le « politiquement correct » en avançant des arguments irréfutables. C'était certainement la première fois que l’histoire d'Haïti, notre histoire raisonnait dans une enceinte française aussi prestigieuse que le Collège de France et ce, en présence d'un public averti. Entre l’histoire, la politique, la littérature, la poésie, la sociologie, quelques portraits de nos écrivains bien ajustés, l’auteure a pu restituer plus de siècles d’histoire entre les deux pays :

« La grande révolte victorieuse des esclaves de Saint Domingue prendra par surprise l’ensemble du monde colonialiste. Par ce que ce mouvement insurrectionnel était un impensé et opérait un saut qualitatif qui inaugurait l’incompréhension du Nord sur ces parties du monde. Si la révolution américaine représente un incontestable progrès des Lumières, parce qu’elle fait avancer les libertés individuelles, la pratique de l’esclavage lui survivra bien des décennies plus tard. »

Espérons que cette première fera école de surcroit dans d'autres domaines en vue d'expliquer ces liens entre nos deux pays. Si Haïti et sa littérature sont enseignées dans les universités françaises, nous le devons au bon vouloir de certains instituteurs professeurs.  Mais rien n’est programmé dans ce sens donc raison de plus d'exiger une chaire de littérature haïtienne et cette requête, nous la sollicitons depuis longtemps. Certes, il faut célébrer la langue française, mais il est venu pour nous le temps de dépasser cette célébration en la manifestant autrement par quelque chose de concret, par exemple, en dotant Haïti et ses hommes de lettres d'un espace où les cours de littérature haïtienne seraient dispensés en France. A cela s’ajouteraient des colloques un peu partout. Il nous faut sortir des sentiers battus, de la routine dans laquelle, nous nous sommes installés par négligence ou alors de manière inconsciente pour quelque chose de concret : « Dire Haïti et sa littérature autrement, c’est se demander, à travers les mots de ses écrivains et de ses écrivaines, quel éclairage peut apporter aujourd’hui au monde francophone, sinon au monde tout court, l’expérience haïtienne. Comment à partir d’un fait historique de l’ordre de l’impensable, à savoir une révolution victorieuse, menée dès la fin du XVIII siècle par des hommes et des femmes transplantés d’Afrique en Amérique et réduits en esclavage, se met en place une civilisation dont la littérature sera un élément majeur.

Maguet Delva