Haiti/Crise:- Mobilisation pour la démission de Jovenel Moise: où est passée la classe moyenne?

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PORT-AU-PRINCE, le 10 Octobre 2019
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Opinions


Par Sabrina Clesca pierre, Politologue

 

Le Président de la République est confronté à des mouvements de protestation depuis plus d’un an. Les émeutes des 6, 7 juillet 2018 allaient traduire de manière crue les mauvaises conditions de vie d’une population haïtienne à bout de souffle face à la chèreté de la vie, au chômage, à l’insécurité, à la corruption érigée en mode de gouvernance.

Une population encore une fois dupée par des slogans électoralistes « M pral met manje nan asyèt nou, m pral met lajan nan pòch nou » avant de se rendre vite compte que les maigres ressources de l’Etat sont plutôt dépouillées par le pouvoir en place à travers des programmes bidons et opaques « karavan chanjman ». Un ensemble de projets coûtant des millions, lancés à gros coup de publicité, aujourd’hui abandonnés dont aucun rapport n’a été établi jusqu’à présent.

Les rapports de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif sur la dilapidation des fonds Petrocaribe évalués à plus de 4 millards de dollars par des gouvernements successifs( 2008-2018 )dont la plus grosse part par le régime Têt Kale de Jovenel Moise, lui même impliqué via plusieurs de ses entreprises ont été la dernière goutte d’eau et dès lors rompu toute confiance entre ce dernier et la population haïtienne. Depuis, le quotidien haïtien, surtout dans la capitale et les principales villes de province, avec quelques intervalles d’accalmie, se résume à des mouvements de mobilisation « Pays Lock » pour exiger le départ du Chef de l’Etat. 

Mais quel est donc le rôle de la classe moyenne dans cette lutte?

Le Petrochallenge, « Kot kòb petrokaribe a », mouvement initié sur les réseaux sociaux, particulièrement Tweeter et Facebook par la jeunesse haïtienne en majorité universitaire ou professionnelle, donc des éléments de la classe moyenne, avait fini par sortir du monde virtuel pour atterrir sur le béton avec des sit-in, marches et manifestations. L’implication de certaines figures jusque là inconnues du champ socio-politique avait donné une ampleur inédite, historique à la lutte contre la corruption en Haïti. Personne ne peut nier l’apport indéniable des petrochallengers dans ce qui devient désormais le maître mot dans le jargon socio-politique Haitien « Changement de sytème », au point de devenir désormais un fourre-tout. Bien qu’il ne sera pas si simple de parvenir à cette fin, mais un palier important a été franchi dans la conscience collective haïtienne : en finir avec cet État corrompu qui enrichit d’un côté un petit groupe de politiciens mis en selle par la frange prédatrice de la bourgeoisie haïtienne en vue de garder son monopole sur l’économie nationale. Malheureusement, ce grand mouvement traversé par nos démons de querelles de chef et notre pathologie de la division ou nôtre incapacité maladive à nous mettre ensemble s’est fendu en plusieurs morceaux. Ce qui a donné lieu à plusieurs groupements, tels « Nou pap domi », « Nou pap konplis », « Ayiti nou Vle a », etc.. Et l’on constate, à partir de ce moment là, un essoufflement ou un repli vers la stratégie initiale ou le mode opératoire : les réseaux sociaux spécialement Tweeter à l’aide de posts/notes/commentaires. La rue a été vite désertée. On ne remarque plus comme avant la présence des leaders jusque-là identifiés de la lutte anti-corruption, les Petrochallengers Gaëlle Bien-Aimé, Gessica Geneus, Velina Charlier, Pascale Solage, Emmanuela Douyon, Stéphane Michel, entre autres dans les dernières manifestations. Pourquoi ce retrait ? 

Posons nos interrogations de manière plus générale: pourquoi la classe moyenne haïtienne n’est pas dans les rues ?

Peur se mélanger avec l’opposition actuelle à connotation « Lavalas » qu’ils considèrent partie prenante du système ? 
Malaise de marcher aux côtés des masses populaires, des militants de base et des jeunes des milieux défavorisés? 
Autant de questions dont les réponses se trouveront forcément dans les contradictions ou clivages sociaux qui ont la vie dure dans notre société et dans le comportement « anti masse » d’une grande partie de notre classe moyenne peureuse, opportuniste, schizophrène, déconnectée et aliénée. 
Même si certains intellectuels, particulièrement des écrivains tels que Lionel Trouillot, Gary Victor( saluons le courage de ces deux là) et bien d’autres prennent des positions publiques contre la gestion du pays par l’administration actuelle en publiant des tribunes dans les journaux ou des pétitions, on ne les voit pas dans les marches ou manifestations, alors que leur participation enverrait un message fort au monde entier et montrerait la gravité de la situation. Imaginons un jour nos écrivains, nos professeurs d’université, nos artistes et professionnels du milieu culturel, nos personnalités de la société civile ( droits humains, groupements féministes, etc.) en tête du cortège d’une manifestation aux côtés du peuple. Ce peuple des bidonvilles, dupé, marginalisé, affamé, laissé sans éducation, mérite un accompagnement beaucoup plus actif de la part de ses « élites ».

Quant à la bourgeoisie haïtienne, n’en parlons pas. La dernière fois que des membres du secteur de l’élite économique ont été curieusement vus fouler le macadam, c’était en 2003-2004, lors des manifestations pour le départ du Président Jean Bertrand Aristide. A cette époque les rues étaient bien métissées, avec la présence des puissants hommes d’affaires tels que André Apaid et Charles Henry Backer, ainsi que d’autres éléments de la bourgeoisie « mulâtre ». Autres temps, autres causes! 

Alors qui occupe le béton? 
Les populations des bidonvilles, les organisations populaires, militants politiques issus majoritairement des ghettos ( Cite soleil, Bel-Air..) et juste quelques éléments du milieu universitaire notamment des facultés des Sciences humaines et de l’Ethnologie.
A l’appel de l’opposition, ce sont ces couches défavorisées, marginalisées de notre société qui manifestent, montent des barricades, prennent tous les risques inimaginables au quotidien, affrontent les gaz lacrymogènes et tombent sous les balles assassines des agents des forces de l’ordre, issus paradoxalement pour la plupart du même milieu social qu’eux. Près d’une vingtaine de morts déjà recensées selon le RNDDH dont le jeune militant Josmano Victorieux dit « Badou  » de la « Base 47 », atteint de plusieurs projectiles à Delmas 33 et des centaines de blessés. Ce sont ces quelques dirigeants politiques de l’opposition réunis au sein de l’Alternative Consensuelle, critiqués à tort ou à raison, qui au péril de leur vie prennent le leadership de la mobilisation aux côtés des manifestants. Alors, cela fait un peu rire d’entendre des gens se considérant comme les seuls experts à avoir la solution pour Haïti demander, en étant cachés derrière leur smartphone ou dans la diaspora, aux opposants de céder la place à la « couche auto qualifiée de saine, à la jeunesse compétente, diplômée et intègre » du pays, tout en indiquant aux protestataires les meilleures attitudes à adopter quand cela dérape. Ce qui paraît encore plus décontenançant, c’est qu’on les sent plus consternés devant les casses, pillages ou incendies que devant les assassinats des militants/manifestants perpétrés par la police. « Haïti: des morts sans importance », tel que titré l’Edito International de Vincent Hervouet d’Europe 1.

Face aux « Bandits légaux », une seule méthode: la force

S’il est vrai que les leaders politiques de l’opposition actuelle ne sont pas des âmes immaculées ( personne d’ailleurs), mais on ne peut leur enlever leur résistance face à ce pouvoir qui n’apporte jusque là que désolation, pauvreté, misère, corruption généralisée, impunité, insécurité, l’arbitraire, le gangstérisme d’Etat indécemment conceptualisé par le slogan « Bandi Legal ». L’opposition constitutionnelle au niveau du Sénat ( groupe des 4 et co) a fait œuvre qui vaille. Reprochons leur les méthodes utilisées si cela peut nous faire plaisir dans notre « compréhension académique ou classique de la démocratie et du fonctionnement d’un parlement », mais ces sénateurs avaient intelligemment compris que les « bandits légaux » ne reculaient devant qu’une seule méthode: la force. Sinon le pays aurait connu davantage de dérives.

L’opposition est à sa 4ème semaine de mobilisation pour exiger le départ de Jovenel Moise qui jusqu’à présent s’accroche au pouvoir. Toutes les activités de la zone métropolitaine et la plupart des villes de province fonctionnent sont bloquées. Les mouvements de protestation s’intensifient et se radicalisent, souvent face aux agissements des agents de la PNH qui font usage de la force de manière disproportionnée. 
Cependant, beaucoup de secteurs notamment de la classe moyenne ( Petrochallengers, intellectuels, professeurs d’université, artistes, personnalités du monde culturel, etc.) sont aux abonnés absents. Les tweets, notes, pétitions, et toute autre forme de lutte numérique ou virtuelle sont utiles mais ne suffisent pas pour aboutir à la démission de Jovenel Moise, qui visiblement ne partira que sous la pression de la rue. Et c’est de cette communion entre la classe moyenne et les masses populaires, menées aujourd’hui que l’on veuille ou non par l’opposition politique que devrait naître la dernière transition vers un véritable changement de notre pays, avec le soutien, bien entendu, de la frange saine ou « repentie » de notre classe économique.

La Gazette